Maduro, de souverain à justiciable américain... 98
Le scénario est désormais factuel: capture, transfert à New York, mise en accusation pour narcoterrorisme. Un précédent historique marquant. Place alors aux «Débats» ou «Opinions». De chef d’État à chef de cartel: le cas Maduro ou quand la puissance redéfinit le droit.
Un président en exercice est extrait de son palais: Des bombes sont larguées au loin; dispersion d'attention et paralysie des systèmes de défense; Scénario maitrisé parfaitement bien mené. Un chef d'Etat a été enlevé par une armée étrangère puis exhibé menottes aux poignets devant les caméras à New York : la scène rappelle la fin de Manuel Noriega en 1989.
Cette fois, ce n’est pas le général panaméen mais bien le révolutionnaire Nicolás Maduro, une sorte de relique bolivarienne, chef de l’État vénézuélien depuis 2013, désormais officiellement poursuivi pour narcoterrorisme par la justice américaine et incarcéré à Brooklyn. Le message est limpide: quand une superpuissance le décide, un président peut cesser d’être un sujet de droit international pour devenir un chef de cartel comme un autre. La puissance va déterminer et la qualification et le sort: dans un déroulé différent: Kaddafi, Sadam ont finit autrement mais aussi sur décisions de puissances étrangères.
La clé de voûte de cette opération est moins militaire que narrative. Washington ne présente pas Maduro comme un ennemi politique, mais comme le cerveau d’une conspiration criminelle transnationale, prolongeant l’acte d’accusation déjà déposé en 2020 devant la cour fédérale de New York. Ce simple glissement de catégorie, du politique au pénal, du souverain au trafiquant, permet de contourner l’obsession contemporaine pour la souveraineté, l’immunité des chefs d’État et la nécessité d’un mandat multilatéral onusien. L’image n’est plus celle d’une invasion, mais d’une «opération de police» extraterritoriale destinée à protéger la santé publique américaine, un récit rodé depuis la «guerre contre la drogue» en Amérique latine.
On croit assister à une scène de série télévisée: agents de la DEA et forces spéciales, lecture des droits, transfèrement vers un centre de détention fédéral, annonce solennelle du procureur. En réalité, c’est une démonstration de puissance stratégique. L’arrestation d’un chef d’État dans son lit, avec un appareil sécuritaire pris de vitesse et possiblement complice signe moins une victoire militaire qu’une humiliation systémique: celle d’un régime qui se rêvait bastion anti-impérialiste et se découvre incapable de protéger son propre président. Le «tigre» chaviste se révèle être un tigre de papier: fort en slogans, faible en capacité réelle.
Les juristes rappelleront, à juste titre, que le droit international protège l’immunité des chefs d’État en exercice, sauf exceptions très encadrées. Mais l’histoire offre une autre leçon, moins confortable: depuis Noriega jusqu’aux mandats de la Cour pénale internationale contre Omar el‑Béchir ou Vladimir Poutine, la frontière entre souveraineté et responsabilité pénale n’a cessé de s’effriter. Déjà en 1998, l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres sur la base d’un mandat espagnol avait inauguré l’ère de la compétence universelle contre les anciens dirigeants. Aujourd’hui, avec Maduro, un pas supplémentaire est franchi: il ne s’agit plus d’un ex‑dictateur malade en visite médicale, mais d’un président en fonction, capturé par la force et jugé à l’étranger pour narcoterrorisme mettant en danger la santé des citoyens spécifiquement américains.
La réaction internationale souligne la brutalité de ce changement d’époque. Quelques capitales dénoncent une «méthode cow-boy» contraire à la Charte des Nations unies; d’autres se réfugient dans une prudente indignation verbale, vite diluée dans les communiqués. Mais le plus frappant est ailleurs: nombre de dirigeants qui, hier encore, posaient complaisamment avec Maduro, acceptaient ses décorations et louaient son «courage bolivarien», se découvrent soudain une mémoire courte. Les archives regorgent de ces accolades devenues embarrassantes: elles rappellent que la diplomatie affectionne les grands mots, souveraineté, dignité, résistance, tant qu’ils ne coûtent rien. Abdelmajid Tebboune doit regretter aujourd'hui ses propos récents, insultants, à l'égard des puissances et autres ayant reconnu explicitement la marocanité du Sahara naguère espagnol.
Dans l'affaire Maduro, Donald Trump a trouvé sa formule: renverser un régime sans prononcer le mot «guerre», capturer un président sans le reconnaître comme tel. L’opération viole de facto l’esprit du droit international, mais elle s’enrobe dans le langage du droit pénal américain, avec ses chefs d’accusation, ses juges, ses jurés, ses procédures. Au Congrès, quelques voix s’alarment du précédent créé. Cependant, l’histoire politique des USA montre que, face à ce qui est défini comme un «intérêt vital»: lutte contre la drogue, terrorisme, protection du territoire, les querelles partisanes cèdent rapidement la place à un réflexe d’unité.
Désormais, la scène se déplace à la cour fédérale de New York. Maduro, très riche sera épaulé par des avocats prestigieux, contestera la légitimité de la procédure, dénoncera un procès politique, tentera de transformer le prétoire en tribune anti-impérialiste. Les USA, eux, mettront en avant leur lutte contre un «narco‑État» qui aurait inondé leur marché de cocaïne en lien avec des groupes armés colombiens et des réseaux criminels. Peu importe, à ce stade, que la vérité judiciaire soit totalement établie ou non: l’image du président vénézuélien dans la cage des accusés pèsera durablement plus que tous les discours télévisés.
Pour une partie de l’Amérique latine et au‑delà, cette arrestation suscite un réel soulagement: celui de voir un dirigeant accusé de dérive autoritaire, de corruption massive et de collusion avec le narcotrafic répondre enfin devant un juge. Ce sentiment est compréhensible. Mais faut il s’arrêter là. Car l’épisode rappelle une vérité dérangeante: la souveraineté, dans le système international actuel, est devenue conditionnelle. Conditionnelle à la capacité de se défendre, de tisser des alliances efficaces, de ne pas franchir certaines lignes rouges fixées par d’autres. Conditionnelle, surtout, au récit que les puissants imposent au reste du monde.
Le cas Maduro ne doit ni faire oublier la brutalité de son régime, ni masquer le précédent qu’il crée. Il a provoqué l'exil de plus de 8 millions de personnes. Qu’un président soupçonné de crimes graves soit jugé, beaucoup s’en féliciteront. Qu’une puissance s’arroge le droit unilatéral de l’enlever et de le juger chez elle, sans mandat international incontestable, devrait inquiéter même ses alliés. Ces outils, une fois créés, risquent de ne plus être confinés à un seul «ennemi». Ceux qui se rassurent aujourd’hui en pensant qu’ils ne seront jamais la cible de telles pratiques prennent le risque, demain, de découvrir à leurs dépens que, là aussi, le récit a changé.
Ce fut la dernière nuit du Raiss Maduro...