La force des récits - Des récits et des gènes (3)
Reprenons : les gènes et les récits peuvent tous deux être envisagés comme des supports d’information, bien que leurs sphères d’action soient fondamentalement distinctes. Les premiers opèrent dans le domaine du vivant et du biologique, tandis que les seconds relèvent du social et du culturel. Dans les deux cas, l’information — génétique comme narrative — ne demeure pas abstraite : elle circule, s’actualise et produit des effets concrets dans un environnement donné.
Dès sa découverte, l’ADN a été d’ailleurs été conceptualisé comme le support matériel de l’hérédité. Le lien avec la théorie de l’information a été rapidement réalisé par les biologistes de l’époque. Lorsque la structure en double hélice de l’ADN est mise en évidence en 1953, puis que sa composition est précisée dans les années 1950, la théorie de l’information, formulée en 1948 par Claude Shannon, exerce déjà une influence majeure sur les sciences. Dans ce contexte intellectuel, les biologistes adoptent naturellement un vocabulaire emprunté au langage et à la communication : on parle d’un code génétique, d’un alphabet à quatre lettres pour désigner les bases azotées (A pour Adénine, C pour Cytosine, G pour Guanine et T pour Thymine), on introduit les notions de transcription pour la passage de l’ADN à l’ARN messager (ARNm) et de traduction pour la synthèse des protéines à partir des brin d’ARNm. En linguistique, transcrire consiste à reproduire un message sans changer de langue, en conservant l’information, parfois en la transférant sur un autre support (ex : passer d’un texte écrit manuellement à un texte imprimé ou encore, de l’ADN à l’ARN dont la composition est sensiblement la même à part pour la Thymine qui est remplacée par l’Uracile dans l’ARNm). Traduire, en revanche, implique un changement de langage : le message est réexprimé dans un autre système de signes, selon des règles de correspondance précises. Cette distinction s’est imposée comme une métaphore adéquate pour penser le passage de l’information génétique à la protéine, c’est-à-dire la transformation d’une structure composée principalement de 4 bases azotés à une autre formée d’une combinaison de 20 acides aminés.
On comprend donc qu’il soit aussi aisé de faire dialoguer les concepts de la biologie moléculaire avec ceux l’étude des récits folkloriques : ils peuvent être pensés à partir du même cadre théorique.
La biologie des populations peut également être réquisitionnée pour donner un éclairage sur les récits. En effet, les gènes présents au sein d’une population constituent un pool génétique, c’est-à-dire un ensemble de variantes coexistantes. Ces variantes ne sont pas équivalentes : leur fréquence évolue en fonction des pressions de sélection qui s’exercent sur les phénotypes qu’elles contribuent à exprimer. L’environnement — entendu au sens large, incluant les conditions écologiques et sociales — joue ainsi un rôle central dans la sélection de certaines variantes génétiques au détriment d’autres.
Par analogie, les récits disponibles au sein d’une aire culturelle peuvent être considérés comme formant un réservoir narratif, composé de versions apparentées, de variantes et de motifs concurrents. Tous ces récits ne sont pas mobilisés avec la même intensité, ni avec la même fréquence. Leur diffusion, leur persistance ou leur mise en sommeil dépendent des contextes sociaux, historiques et culturels dans lesquels ils circulent, ainsi que des fonctions qu’ils sont susceptibles de remplir une fois activés.
De même que la sélection génétique ou naturelle ne s’exerce pas directement sur les gènes, mais sur les phénotypes qu’ils expriment, la sélection culturelle ne porte pas sur les récits mais sur leurs effets (cognitifs et sociaux) dans un contexte donné, ce qui rétroagit sur la persistance de certaines formes narratives.
Partager:
La force des récits - Des récits et des gènes (3)
copier:
https://bluwr.com/p/719645512
Des récits et des gènes (3)
Reprenons : les gènes et les récits peuvent tous deux être envisagés comme des supports d’information, bien que leurs sphères d’action soient fondamentalement distinctes. Les premiers opèrent dans le domaine du vivant et du biologique, tandis que les seconds relèvent du social et du culturel. Dans les deux cas, l’information — génétique comme narrative — ne demeure pas abstraite : elle circule, s’actualise et produit des effets concrets dans un environnement donné.
Dès sa découverte, l’ADN a été d’ailleurs été conceptualisé comme le support matériel de l’hérédité. Le lien avec la théorie de l’information a été rapidement réalisé par les biologistes de l’époque. Lorsque la structure en double hélice de l’ADN est mise en évidence en 1953, puis que sa composition est précisée dans les années 1950, la théorie de l’information, formulée en 1948 par Claude Shannon, exerce déjà une influence majeure sur les sciences. Dans ce contexte intellectuel, les biologistes adoptent naturellement un vocabulaire emprunté au langage et à la communication : on parle d’un code génétique, d’un alphabet à quatre lettres pour désigner les bases azotées (A pour Adénine, C pour Cytosine, G pour Guanine et T pour Thymine), on introduit les notions de transcription pour la passage de l’ADN à l’ARN messager (ARNm) et de traduction pour la synthèse des protéines à partir des brin d’ARNm. En linguistique, transcrire consiste à reproduire un message sans changer de langue, en conservant l’information, parfois en la transférant sur un autre support (ex : passer d’un texte écrit manuellement à un texte imprimé ou encore, de l’ADN à l’ARN dont la composition est sensiblement la même à part pour la Thymine qui est remplacée par l’Uracile dans l’ARNm). Traduire, en revanche, implique un changement de langage : le message est réexprimé dans un autre système de signes, selon des règles de correspondance précises. Cette distinction s’est imposée comme une métaphore adéquate pour penser le passage de l’information génétique à la protéine, c’est-à-dire la transformation d’une structure composée principalement de 4 bases azotés à une autre formée d’une combinaison de 20 acides aminés.
On comprend donc qu’il soit aussi aisé de faire dialoguer les concepts de la biologie moléculaire avec ceux l’étude des récits folkloriques : ils peuvent être pensés à partir du même cadre théorique.
La biologie des populations peut également être réquisitionnée pour donner un éclairage sur les récits. En effet, les gènes présents au sein d’une population constituent un pool génétique, c’est-à-dire un ensemble de variantes coexistantes. Ces variantes ne sont pas équivalentes : leur fréquence évolue en fonction des pressions de sélection qui s’exercent sur les phénotypes qu’elles contribuent à exprimer. L’environnement — entendu au sens large, incluant les conditions écologiques et sociales — joue ainsi un rôle central dans la sélection de certaines variantes génétiques au détriment d’autres.
Par analogie, les récits disponibles au sein d’une aire culturelle peuvent être considérés comme formant un réservoir narratif, composé de versions apparentées, de variantes et de motifs concurrents. Tous ces récits ne sont pas mobilisés avec la même intensité, ni avec la même fréquence. Leur diffusion, leur persistance ou leur mise en sommeil dépendent des contextes sociaux, historiques et culturels dans lesquels ils circulent, ainsi que des fonctions qu’ils sont susceptibles de remplir une fois activés.
De même que la sélection génétique ou naturelle ne s’exerce pas directement sur les gènes, mais sur les phénotypes qu’ils expriment, la sélection culturelle ne porte pas sur les récits mais sur leurs effets (cognitifs et sociaux) dans un contexte donné, ce qui rétroagit sur la persistance de certaines formes narratives.
Partager:
Des récits et des gènes (3)
copier:
https://bluwr.com/p/719645508