Pensez le Futur.

Barbara Decelle

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Ce que la mémoire permet (4) 18

Enfin, je ne peux résister à l’idée terminer cette analogie entre les gènes et les récits en faisant le lien entre ARN/récits oraux et ADN/textes écrits-imprimés. Les études actuelles de « biochimie des origines » suggèrent fortement que l’ADN aurait fait son apparition après l’ARN qui contrairement à l’ADN est capable de catalyser de réactions chimiques. Il fut donc un temps où l’ARN était donc le support de l’information génétique mais également une molécule réactive. Plusieurs chercheurs dont Gilbert, W. dès 1986, ont d’ailleurs émis l’hypothèse qu’un le « monde à ARN » aurait précédé le monde à ADN. Ainsi, les premières entités biologiques réplicatives auraient reposé sur l’ARN, possiblement sous des formes proches des virus à ARN qui coexistent encore avec nous aujourd’hui — si tant est que l’on accepte de considérer les virus comme des formes de vie. L’ADN présente des caractéristiques intrinsèques fondamentalement différentes de celles de l’ARN, en dépit d’une composition chimique relativement proche. Comme mentionné précédemment, l’ADN ne possède pas de propriété catalytique en milieu naturel : il s’agit d’une molécule chimiquement peu réactive. En revanche, sa structure — le plus souvent organisée sous la forme d’une double hélice à double brin — lui confère une grande stabilité, faisant de l’ADN un support particulièrement bien adapté au stockage de l’information génétique. Par ailleurs, les machineries cellulaires sont capables de répliquer l’ADN en un grand nombre de copies avec une fidélité remarquable. Chez l’être humain, le taux d’erreur brut des ADN polymérases est de l’ordre de 10⁻⁷ erreurs par nucléotide incorporé. Ce taux est encore considérablement réduit grâce à des mécanismes de relecture (proofreading) et de réparation de l’ADN, pour atteindre un taux d’erreur final estimé entre 10⁻⁹ et 10⁻¹⁰ par nucléotide et par cycle de réplication. Les organismes disposant de systèmes de correction particulièrement efficaces présentent ainsi une stabilité génomique exceptionnelle, condition essentielle à l’accumulation et à l’organisation progressive de l’information génétique. L’émergence puis la généralisation de l’ADN dans le monde du vivant se sont probablement accompagnées de bouleversements majeurs, dont nous avons encore du mal à mesurer toute l’ampleur. Qu’en est-il des récits oraux et des textes — manuscrits dans un premier temps, puis imprimés ? Nous avons souvent tendance à imaginer que les récits oraux étaient appris et récités mot pour mot, à la manière des poèmes que nous avons mémorisés à l’école. Walter J. Ong nous détrompe clairement sur ce point. Avant que l’écriture ne soit pleinement intégrée, comme c’est le cas dans la plupart de nos sociétés contemporaines, les récits étaient mémorisés grâce à l’usage de formules toutes faites, d’expressions récurrentes et de structures narratives relativement stables. Ces structures favorisaient l’énumération et la redondance, au détriment de relations syntaxiques plus complexes telles que la subordination. Cette organisation permettait une mémorisation efficace tout en laissant place à des variations et des modulations contextuelles. Les travaux menés par Milman Parry et Albert Lord sur les bardes épiques yougoslaves, synthétisés dans The Singer of Tales, montrent que ces derniers modifiaient les récits non seulement lorsqu’ils se les appropriaient, mais également d’une performance à l’autre, sans que ces variations ne soient perçues comme des altérations du récit. La stabilité du récit oral ne reposait donc pas sur l’identité exacte des mots, mais sur la conservation de structures, de motifs et de fonctions narratives. L’apparition de l’écriture a permis, dans un premier temps, de fixer les contenus dans une certaine mesure. Des copistes — souvent des moines — étaient chargés de reproduire les ouvrages avec un souci de fidélité variable. Toutefois, c’est surtout l’invention de l’imprimerie qui a rendu possible la production de livres strictement identiques, au mot près, pouvant être diffusés en grand nombre. Dans Orality and Literacy, Walter Ong met en évidence les fonctions distinctes de l’oralité et de l’écriture. Les récits oraux sont conçus pour être performés, partagés avec un public et orientés vers l’action immédiate, tandis que l’écrit favorise la mise à distance, l’analyse et l’introspection. Ong montre également que l’écriture, puis l’imprimé, ont profondément transformé notre noétique — c’est-à-dire nos processus mentaux — en favorisant le développement de l’abstraction, de la pensée analytique et, plus largement, l’essor des sciences. On comprend ainsi, à travers ce bref rappel des travaux d’Ong, que la capacité à stocker l’information, à la reproduire fidèlement en grande quantité et à l’agréger n’a pas seulement permis la constitution de grands corpus narratifs. Elle a également transformé en profondeur la structure même des récits et des textes, ainsi que les contenus qu’ils véhiculent, rendant possible l’émergence de formes culturelles entièrement nouvelles.

Des récits et des gènes (3) 18

Reprenons : les gènes et les récits peuvent tous deux être envisagés comme des supports d’information, bien que leurs sphères d’action soient fondamentalement distinctes. Les premiers opèrent dans le domaine du vivant et du biologique, tandis que les seconds relèvent du social et du culturel. Dans les deux cas, l’information — génétique comme narrative — ne demeure pas abstraite : elle circule, s’actualise et produit des effets concrets dans un environnement donné. Dès sa découverte, l’ADN a été d’ailleurs été conceptualisé comme le support matériel de l’hérédité. Le lien avec la théorie de l’information a été rapidement réalisé par les biologistes de l’époque. Lorsque la structure en double hélice de l’ADN est mise en évidence en 1953, puis que sa composition est précisée dans les années 1950, la théorie de l’information, formulée en 1948 par Claude Shannon, exerce déjà une influence majeure sur les sciences. Dans ce contexte intellectuel, les biologistes adoptent naturellement un vocabulaire emprunté au langage et à la communication : on parle d’un code génétique, d’un alphabet à quatre lettres pour désigner les bases azotées (A pour Adénine, C pour Cytosine, G pour Guanine et T pour Thymine), on introduit les notions de transcription pour la passage de l’ADN à l’ARN messager (ARNm) et de traduction pour la synthèse des protéines à partir des brin d’ARNm. En linguistique, transcrire consiste à reproduire un message sans changer de langue, en conservant l’information, parfois en la transférant sur un autre support (ex : passer d’un texte écrit manuellement à un texte imprimé ou encore, de l’ADN à l’ARN dont la composition est sensiblement la même à part pour la Thymine qui est remplacée par l’Uracile dans l’ARNm). Traduire, en revanche, implique un changement de langage : le message est réexprimé dans un autre système de signes, selon des règles de correspondance précises. Cette distinction s’est imposée comme une métaphore adéquate pour penser le passage de l’information génétique à la protéine, c’est-à-dire la transformation d’une structure composée principalement de 4 bases azotés à une autre formée d’une combinaison de 20 acides aminés. On comprend donc qu’il soit aussi aisé de faire dialoguer les concepts de la biologie moléculaire avec ceux l’étude des récits folkloriques : ils peuvent être pensés à partir du même cadre théorique. La biologie des populations peut également être réquisitionnée pour donner un éclairage sur les récits. En effet, les gènes présents au sein d’une population constituent un pool génétique, c’est-à-dire un ensemble de variantes coexistantes. Ces variantes ne sont pas équivalentes : leur fréquence évolue en fonction des pressions de sélection qui s’exercent sur les phénotypes qu’elles contribuent à exprimer. L’environnement — entendu au sens large, incluant les conditions écologiques et sociales — joue ainsi un rôle central dans la sélection de certaines variantes génétiques au détriment d’autres. Par analogie, les récits disponibles au sein d’une aire culturelle peuvent être considérés comme formant un réservoir narratif, composé de versions apparentées, de variantes et de motifs concurrents. Tous ces récits ne sont pas mobilisés avec la même intensité, ni avec la même fréquence. Leur diffusion, leur persistance ou leur mise en sommeil dépendent des contextes sociaux, historiques et culturels dans lesquels ils circulent, ainsi que des fonctions qu’ils sont susceptibles de remplir une fois activés. De même que la sélection génétique ou naturelle ne s’exerce pas directement sur les gènes, mais sur les phénotypes qu’ils expriment, la sélection culturelle ne porte pas sur les récits mais sur leurs effets (cognitifs et sociaux) dans un contexte donné, ce qui rétroagit sur la persistance de certaines formes narratives.

Un récit vivant est comme l’eau : il épouse les formes des mondes qu’il traverse (2.2) 18

Mais poussons un peu plus loin. Le conte du Petit Chaperon rouge appartient au vaste corpus de récits folkloriques traditionnels disponibles dans les sociétés occidentales, lequel regroupe plusieurs milliers de textes. L’Index d’Aarne–Thompson–Uther permet d’identifier environ 2 500 conte-types, et ce sans inclure les mythes gréco-romains ni les textes bibliques. Les différentes versions du Petit Chaperon rouge sont ainsi classées sous le conte-type ATU 333, qui regroupe les récits présentant une structure narrative caractérisée par les séquences suivantes : 1. une jeune fille envoyée chez un parent (souvent la grand-mère) ; 2. un prédateur (souvent un loup) qui obtient des informations ; 3. le devancement de l’enfant par le prédateur ; 4. la substitution du prédateur au parent ; 5. une dévoration réelle ou symbolique ; 6. une issue variable (sauvetage, mort, punition). Une estimation prudente évalue à plusieurs centaines le nombre de récits collectés en Europe pouvant être rattachés à ce conte-type. Une seule structure, plusieurs centaines de versions. Cette stabilité structurelle apparaît également si l’on mobilise un cadre d’analyse différent, celui des fonctions narratives proposé par Vladimir Propp. Propp était un folkloriste Russe qui analysa un grand corpus de contes Russes et les découpa en fonctions. Si son découpage diffère de celui utilisé pour l’index ATU, il ne dénombra qu’une trentaine de fonctions (31 pour être exacte) composant les structures narratives, Il démontra également que leur agencement était contraint (Morphologie du conte, 1928), Autrement dit, certaines fonctions ne peuvent apparaître qu’avant ou après d’autres, selon un ordre relativement stable. Les deux approches convergent donc vers un même constat : malgré la diversité des versions, l’ossature du récit demeure fortement contrainte et remarquablement stable. Autrement dit, qu’on l’aborde les contes par la typologie des conte-types ou par l’analyse fonctionnelle de Propp, ces derniers présentent des structures narratives robustes, au sein de desquelles la variation s’opère principalement au niveau des motifs et de leurs configurations, et non de l’enchaînement fondamental des actions. La plasticité sémantique des récits traditionnels semble ainsi résulter principalement de l’usage de motifs polysémiques, c’est-à-dire de motifs fonctionnant comme des signes ouverts, ainsi que de la diversité de leurs combinaisons possibles, plutôt que d’une variabilité de la structure narrative elle-même. Leur interprétation dépendrait ensuite des contextes sociaux et culturels différenciés. L’existence d’une structure narrative stable et fortement contrainte conjuguée à la diversité des versions attestées conduit naturellement à envisager ces récits comme des entités apparentées, issues de processus de transmission et de différenciation. Cette hypothèse fait aujourd’hui largement consensus en folkloristique et les différentes versions d’un même conte-type sont considérées comme dérivant de souches communes. Jean-Loïc LeQuellec et de Julien d’Huy, deux mythologues ont d’ailleurs montré qu’il était possible de retracer les filiations et les liens de parentés entre des récits en utilisant des méthodes de phylogénétiques habituellement utilisée pour construire l’arbre du vivant en biologie grâce à une analyse parcimonieuse des différences entre gènes partageant un ancêtre commun (Cosmogonie, Julien d’Huys). Dans le cadre de l’approche phylogénétique des mythes, ils ont également proposé une classification des transformations narratives explicitement inspirée des mutations décrites en biologie moléculaire (substitution, délétion, addition, inversion), afin de formaliser les variations observées au cours de la transmission des récits. L’utilisation d’une méthode et des termes réservés à l’étude des gènes suggèrent fortement que les récits et les gènes possèdent des caractéristiques et des propriétés communes. La tentation est forte — en particulier pour une biologiste — de pousser l’analogie entre ces deux « objets » en dépit de leur nature qui nous semblent, au premier abord, profondément différente. Nous partirons donc du lien le plus évident qui unit les gènes et les récits : tous deux sont des supports d’information. Ils codent un message, transmissible, interprétable et susceptible de variations.

Un récit vivant est comme l’eau : il épouse les formes des mondes qu’il traverse (2.1) 18

Dans son essai, « De Grandes dents : enquête sur un petit malentendu » (1), Lucile Novat propose une relecture du conte du petit chaperon rouge en mêlant, sociologie, analyse symbolique et autobiographique pour en arriver à la conclusion que le message véhiculé par ce récit a longtemps été mal interprété, que nous l’avons « mal entendu »: le danger ne viendrait pas d’un prédateur sexuel inconnu (le loup) mais de l’intérieur même de la cellule familiale ou de l’entourage (symbolisée par la grand-mère). Ainsi, la morale de cette histoire qui nous semblait sans équivoque jusqu’à présent vient de se « déplacer », de glisser sous nos yeux. Aucune modification n’a été apporté au texte, à sa structure ou à ses motifs et pourtant une nouvelle signification a émergé - une signification à portée éducative encore, certes, mais tout de même différente voire carrément en opposition avec la lecture précédente. L’explication la plus simple pour comprendre pourquoi l’auteure de l’essai a été amené à faire ce glissement de sens est de l’attribuer au contexte social dans lequel cette nouvelle lecture a été effectuée. Plusieurs faits divers récents et des statistiques collectées dans des rapports sur lesquels Novat s’appuie ont éveillé les consciences sur la prévalence des agressions sexuelles perpétuées par des personnes issues de l’entourage des enfants plutôt que celles commises par des inconnus. Sans avoir à trancher sur la validité de la lecture de Lucile Novat ou celle avec laquelle nous avons grandi, ce cas met en lumière la capacité d’un récit de type « conte » à être réinterprété, à voir son sens réactualisé au sein d’une même aire culturelle et même remobiliser socialement. Il illustre ainsi de façon frappante la plasticité sémantique des récits culturels. L’instabilité des significations des textes ou des symboles avait déjà été démontré par Lotman (ref.), les contes n’y font donc pas exception. Par extension, nous nous permettront d’inclure les autres récits issus de traditions orales telles que les légendes et les mythes dans cette réflexion. Passé ces premières considérations, une autre question émerge rapidement: si la structure et les motifs, c’est-à-dire des petits éléments narratifs qui composent le récit lui-même, n’ont pas été modifiés, comment la lecture du même texte peut-elle être différente? Une piste qui mérite d’être explorée est la polysémie des motifs eux-mêmes : ainsi le personnage de la mère-grand peut tout à la fois représenter une figure de vulnérabilité nécessitant protection, un relais de transmission intergénérationnelle, un espace domestique supposé sûr, ou encore un lieu de danger. La cape rouge, quant à elle, peut être associée, selon les contextes, au sang, au danger ou à la sexualité, mais également à la visibilité sociale, au statut de l’enfant, ou au franchissement d’un seuil symbolique. Loin de fonctionner comme des symboles porteurs d’un sens unique, ces motifs agissent ainsi comme des signes ouverts, au sens d’Umberto Eco (Ref), c’est-à-dire c’est à dire des signes ou des symboles autorisant plusieurs interprétations possibles.

Il était une fois (1) 18

Les contes ou les mythes m’ont longtemps fascinée. Cette fascination a atteint un pic lorsque j’ai découvert l’épopée de Gilgamesh, considérée comme une des plus anciennes épopées connues à ce jour, était une fenêtre ouverte sur un monde disparu depuis des millénaires. Enkidu, Gilagemesh, Humbaba, Uta-napishti, autant de noms improbables aux sonorités exubérantes à l’image des personnages auxquels ils appartiennent. J’y ai appris que la bière, le sexe et le pain étaient des agents civilisateurs, que l’amitié des hommes pouvaient parfois contrarier les dieux, et, plus important encore. qu’il a existé un temps où l’immortalité n’était ni un idéal ni une promesse. Bien des années plus tard, en écoutant la radio, je suis tombée sur un entretien de Julien d’Huys, un jeune mythologue qui venait de publier « Cosmogonie », un ouvrage dans lequel il synthétise ses recherches sur le mythe de Polyphème. Il y défend la thèse surprenante que le récit du Cyclope et d’Ulysse serait un des nombreux avatars d’un mythe si ancien qu’il aurait accompagné les migrations humaines à travers le détroit de Béring, lors de la dernière période glaciaire. Le mythe, sous des formes changeantes, aurait ainsi survécu à plus dix mille ans d’histoire humaine. De quoi parlait donc ces hommes? Quel message si important se transmettaient-ils avec ce récit? S’adressaient-ils également aux générations futures? Comment avons-nous pu perdre le sens de ce récit qui avait pourtant subsisté des millénaires durant? Voilà les questions qui m’animaient. Chercher à y répondre avait quelque chose de séduisant, Il s’agissait de décoder ou déterrer une ancienne vérité, comme un trésor longtemps perdu. C’était évidemment très naïf. Aujourd’hui, si mon intérêt pour les récits et les histoires n’a pas faiblit, ma compréhension actuelle est la suivante : aucun d’entre eux de transmet de vérité immuable, ni même de message stabilisé. Comme les vecteurs qui les transportent et qui muent au grès des aires culturelles qu’ils traversent, le sens des récits est lui-même réactualisé en fonction du contexte sociale et culturel. Les questions n’ont pas disparu pour autant, elles ne sont simplement plus les mêmes : Si la forme des récits n’est pas stable dans le temps et les messages qu’ils expriment non plus, pourquoi et comment persistent-ils ou diffusent-ils dans différentes cultures pendant des siècles voir des millénaires. Quels sont les mécanismes à l’origine de leur fluidité? À quoi servent-ils? Sont-ils des entités autonomes, voir carrément des récits « égoïstes » pour lesquels l’individu n’est qu’un véhicule à l’image des gènes égoïstes postulés par Dawkins (the egoist gene)? ou bien remplissent-ils des fonctions précises? La réflexion proposée ici procède d’une démarche exploratoire : non pas une démarche d’experte mais celle d’une curieuse sans prétention, une démarche dépourvue de grands concepts abstraits ou encore de cadre théorique solide, une invitation à réfléchir ensemble sur ces objets qui ont bercés notre enfance.