Un Secrétaire général à la merci des puissances : entre transparence affichée et veto réel...
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À mesure que l’échéance de 2027 se profile, la course à la succession d’António Guterres s’installe fermement dans l’agenda diplomatique mondial. Derrière une mise en scène modernisée, avec des auditions publiques et une rhétorique forte autour de la transparence, se déploie une compétition impitoyablement dictée par les rapports de force entre grandes puissances. Cette apparente ouverture masque mal une vérité structurelle. Le poste de Secrétaire Général reste un trophée géopolitique, où la légèreté démocratique cède le pas aux calculs stratégiques des veto‑holders.
Officiellement, le Secrétaire Général est élu par l’Assemblée générale, sur recommandation du Conseil de Sécurité, selon une procédure en deux étapes prévue par la Charte des Nations Unies. En pratique, les membres permanents du Conseil de sécurité: États‑Unis, Chine, Russie, France et Royaume‑Uni, se partagent la décision finale, souvent en s’appuyant sur une rotation géographique implicite plutôt que sur un concours strictement méritocratique.
Quatre candidatures se sont détachées ces dernières semaines, incarnant une diversité volontairement calculée. Michelle Bachelet, ancienne Alta Comisionada aux droits de l’homme, incarne un profil latino‑américain progressiste, fortement identifié aux luttes pour les droits humains. Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), est présenté comme l’expert nucléaire par excellence, maîtrisant les tensions entre grandes puissances. Rebeca Grynspan, secrétaire générale adjointe du PNUD, une voix centro‑américaine sur le développement durable et la réduction des inégalités. Macky Sall, ancien président du Sénégal, champion africain de la gouvernance régionale et de la diplomatie continentale.
Ces profils mêlent expérience politique, technocratie et multilatéralisme, reflétant un équilibre géographique recherché : Amérique latine et Afrique en tête, dans le cadre d’une logique de rotation pour apaiser les revendications du Sud global. Pourtant, c’est l’acceptabilité des candidats auprès des grandes puissances, bien plus que leur expertise, qui finira par compter.
L’innovation emblématique du processus de 2026–2027 réside dans les auditions publiques devant l’Assemblée générale, inspirées des critiques formulées lors des précédentes désignations. À l’occasion de la sélection de Guterres, ces débats avaient déjà révélé leurs limites, notamment avec le veto russe contre certaines candidatures est‑européennes jugées trop proches de l’OTAN. Aujourd’hui, les auditions permettent aux candidats de présenter leur vision sur le climat, les conflits, la réforme des Nations Unies et la protection des droits humains, dans un exercice de redevabilité inédit.
Cette transparence reste largement cosmétique. Elle engage surtout l’opinion publique et les États les plus petits, mais n’entame en rien le pouvoir de décision des cinq membres permanents du CS. Les auditions ne sauraient remplacer le vote de recommandation indispensable.
En coulisses, le CS reste le seul arbitre effectif du processus. Les candidatures ont une dimension profondément géopolitique. L’exemple de 2016, où la Bulgare Irina Bokova a été écartée par la Russie pour des raisons géostratégiques. La personnalité du candidat importe moins que son rapport à Moscou, à Washington, Pékin, Paris ou Londres.
Chaque postulant est ainsi scruté non seulement pour ses compétences. Rafael Grossi sera jugé à l’aune de sa capacité à gérer les tensions nucléaires sans froisser Moscou, tandis que Macky Sall devra rassurer à la fois Paris, Pékin et Washington sur sa neutralité dans la rivalité sino‑américaine.
Les discours des candidats sur la réforme de l’ONU, le renforcement du multilatéralisme ou la meilleure gestion des crises font certes la une des médias et puis après. Bachelet met en avant la défense des droits humains, Grynspan la lutte contre les inégalités et le développement durable, Sall la construction d’une voix africaine plus forte dans les instances internationales. Autant de positionnements rhétoriques soigneusement calibrés pour séduire.
Pour autant, le SG ne dispose que d’un pouvoir moral et diplomatique. Il n’est pas le chef de l’ONU, mais le chef de son administration, tenu de mettre en œuvre les décisions des membres. Les appels répétés de Guterres à la réforme du Conseil de sécurité, ont buté sur l’opposition des veto‑holders, malgré l’urgence des crises.
Le renouveau heurte une structure figée par la Charte de 1945.
Le multilatéralisme, mis à mal par les discours de Donald Trump ou de Vladimir Poutine, limite le SG à un rôle de facilitateur, non de réformateur.
La désignation du prochain Secrétaire général doit, en théorie, équilibrer des variables politiques explosives:
- **Rotation géographique**: Après un Asiatique (Ban Ki‑moon) et un Européen (Guterres), la logique veut que l’un des candidats latino‑américain ou africain l’emporte, en réponse aux revendications du G77.
- **Question du genre**: Une femme pour la première fois ? Michelle Bachelet incarne cette possibilité, ravivant le débat sur la parité et la représentation des femmes aux plus hauts niveaux de la diplomatie onusienne.
- **Rapports de force globaux** : La rivalité sino‑américaine structure le jeu. Pékin a tout intérêt à voir émerger des profils neutres comme Grossi, tandis que Moscou cherchera à bloquer tout candidat trop proche de l’OTAN.
- **Jeux régionaux** : L’Afrique, via l’Union africaine, revendique un poids accru dans la gouvernance mondiale. Macky Sall se présente comme le symbole de cette offensive, dans un contexte de forte concurrence chinoise (Belt and Road) et américaine (Prosper Africa).
En pratique, la réalité est plus ambiguë. A ce jour, Sall ne dispose ni d’un soutien clair de l’Union Africaine ni d’un mandat de son propre pays, le Sénégal, ce qui fragilise sa candidature dès le départ.
Dans cette configuration, le candidat idéal n’est pas nécessairement le plus visionnaire, mais celui qui cristallise un consensus minimal entre acteurs aux intérêts divergents. Le prochain SG sera moins le produit d’un programme transformateur que celui d’un compromis diplomatique. Sa marge d’action dépendra moins de son programme que de sa capacité à naviguer habilement dans un environnement international fragmenté, comme l’a fait Guterres avec la pandémie de Covid‑19 ou avec le conflit en Ukraine.
Plus que jamais, le poste renvoie à une fonction de médiateur précaire, chargé de maintenir un équilibre fragile entre puissances, plutôt qu’à un leadership global et fort. L’élection à venir doit donc être lue non comme l’émergence d’une autorité mondiale, mais comme la désignation d’un arbitre contraint, essentiel à la survie d’un multilatéralisme en sursis.
Dans cette arène, la transparence n’est qu’un voile. Les grandes puissances décident, les autres applaudissent.
Le Secrétaire Général restera, pour longtemps encore, celui qui gouverne le système mondial… sans vraiment le diriger.
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