Relation Maroc - France en Afrique : est ce une nouvelle équation géopolitique ?
Lorsque Jean‑Christophe Ruffin : médecin, humanitaire, diplomate et écrivain, affirme que « la France est une grenouille qui se prend pour un bœuf », il ne cherche pas seulement à provoquer. Il pose un diagnostic sévère, et sans doute réaliste, sur le décalage entre la perception que la France a de sa puissance et la réalité d’un monde qui se dessine possiblement sans elle tant qu'elle n'a pas intégré un paradigme autre que celui qu'elle a tendance à vouloir perpétuer.
Pendant des décennies, Paris a cru que son histoire, sa langue et son réseau diplomatique, sa puissance et militaire suffiraient à préserver son influence en Afrique. Or les bouleversements géopolitiques des vingt dernières années ont profondément modifié les rapports de force.
Pour nous et vu d'ici, l’Afrique n’est plus un espace réservé. Des puissances émergentes : Chine, Turquie, Inde, pays du Golfe, Russie, entre autres, y proposent de nouveaux partenariats, tandis que les États africains revendiquent avec plus d’assurance leur souveraineté et leur liberté de choix. C’est une forme d’émancipation, quelques décennies après les indépendances, et la remise en cause des systèmes que la colonisation avait parfois entretenus pour perpétuer une dépendance à sens unique des profits dans l'autre sens.
Dans ce nouveau contexte, la France découvre que l’époque de la « Françafrique » est définitivement révolue. Les réflexes hérités du passé ne répondent plus aux attentes des nouvelles générations africaines ; au contraire, ils provoquent rejet et tension à l’égard de régimes accusés de dépendre excessivement de Paris. Les discours sur l’amitié historique ne peuvent plus masquer l’aspiration à des relations équilibrées, transparentes et mutuellement profitables. Les générations d'aujourd'hui n'ont aucunement peur de descendre dans la rue et scander leur rejet pour ne pas dire haine de la France.
C’est précisément dans cette configuration que le Maroc, qui a réussi une émancipation précoce, apparaît comme un partenaire incontournable. Depuis plus de deux décennies, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Royaume a bâti une présence africaine radicalement différente. Banques, assurances, télécommunications, agriculture, engrais, infrastructures, formation, santé, énergies renouvelables : partout, le Maroc privilégie des investissements créateurs de valeur locale plutôt qu’une logique de domination. Il prône la coopération plutôt que l’exploitation à sens unique.
Le Royaume ne demande ni alignement idéologique ni fidélité politique en échange de ses investissements. Il privilégie une coopération fondée sur l’intérêt réciproque, le respect de la souveraineté et le développement partagé. Cette philosophie du « gagnant‑gagnant » n’est pas un slogan diplomatique ; elle est devenue la marque de fabrique de la politique africaine marocaine.
La France aurait tout intérêt à comprendre rapidement cette évolution. Oui, Paris aura probablement besoin du Maroc pour restaurer sa crédibilité sur le continent, si elle le souhaitait, mais cette coopération ne peut se limiter à une simple modernisation cosmétique de la Françafrique. Les Africains ne l’accepteraient pas, et le Maroc encore moins.
Le Royaume n’a ni vocation ni intérêt à devenir un intermédiaire chargé de restaurer une influence française déclinante. Il ne saurait servir de caution à des pratiques que l’Afrique veut précisément dépasser. Si un partenariat doit voir le jour, il devra s’inscrire dans une logique entièrement nouvelle. La France devra accepter qu’elle n’est plus le centre de gravité des décisions, mais l’un des partenaires d’une coopération multipartite où chaque acteur trouve son intérêt. Le Maroc, fort de sa crédibilité africaine, pourra apporter son expertise, son réseau économique et sa connaissance des réalités du continent. La France, de son côté, pourra contribuer par ses capacités technologiques, industrielles, universitaires et financières.
Cette complémentarité pourrait produire un modèle inédit de coopération euro‑africaine, débarrassé des pesanteurs du passé. À défaut, si Paris persistait à vouloir retrouver son influence d’hier en employant les méthodes d’hier, l’échec serait inévitable. L’Afrique de 2030 ou 2040 ne ressemble déjà plus à celle des années 1980. Sa démographie, son urbanisation, son dynamisme entrepreneurial, ses élites et son affirmation politique imposent de nouvelles règles du jeu.
La véritable question n’est donc plus de savoir si la France peut revenir seule en Afrique, mais si elle est prête à admettre que le monde a changé, et que l’Afrique a changé encore plus vite et de manière irréversible. Le Maroc, lui, n’a pas besoin de changer de cap. Son modèle a démontré qu’il est possible de bâtir une influence fondée non sur la dépendance mais sur la confiance, non sur la nostalgie mais sur l’avenir.
Dans cette perspective, Rabat peut effectivement aider Paris, mais selon les modalités du XXIe siècle, pas celles du XXe. L’époque où l’Afrique subissait les stratégies des autres est en train de s’effacer. Désormais, ce sont les partenaires qui sauront écouter, investir et construire avec les Africains qui compteront et regagneront leur confiance, notamment auprès de la jeunesse du continent.
Peut‑être y a‑t‑il là la plus grande leçon de notre temps : la puissance ne se mesure plus à la capacité d’imposer, mais à celle de convaincre et de créer une prospérité partagée.
Les accords à venir entre le Maroc et la France devront intégrer les nouvelles données du monde et du continent. La France ne sera alors ni grenouille ni bœuf, mais la France : un pays qui peut encore beaucoup apporter et beaucoup recevoir.
Enfin, la presse parisienne devrait mesurer l’impact de certaines postures et choix éditoriaux. Continuer à diffuser, sous prétexte de liberté d’expression, des cartes du Maroc coupées de ses provinces du sud, c’est heurter gratuitement un peuple et attiser des tensions qui jouent contre la France. De même, les polémiques stériles sur fond idéologique désuète, ne rendent pas service au débat public et brouillent la compréhension des transformations en cours. Aujourd’hui, force est de constater que c’est la France qui a besoin de l’Afrique et du Royaume chérifien et ce pour le bien de tous.