La CAN au rythme quadriennal : Entre impératifs de prestige mondial et enjeux de développement endogène 197
L’architecture du football continental africain traverse une zone de turbulences stratégiques majeures. Au cœur des débats, le passage pressenti de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) d’une périodicité biennale à un cycle quadriennal ne représente pas qu’un simple ajustement de calendrier ; il s’agit d’une reconfiguration profonde de l’économie politique du sport en Afrique. Cette transition, oscillant entre désir d'alignement sur les standards mondiaux et préservation des spécificités structurelles du continent, soulève une question fondamentale : la CAF s'engage-t-elle dans une modernisation salvatrice ou succombe-t-elle à une pression hégémonique globalisée ?
L'économie de la rareté : La quête du modèle « Premium »
L’argument central des partisans du rythme de quatre ans repose sur une logique de valorisation de l'actif par la raréfaction. Jusqu’ici, la fréquence biennale, bien que génératrice de flux financiers réguliers, tendait à diluer la valeur symbolique et commerciale de l'événement. En optant pour un cycle élargi, la CAF s’inscrit dans une stratégie de « premiumisation » calquée sur les modèles de l’Euro ou de la Coupe du Monde.
L'expérience marocaine fait ici figure de précédent : elle a démontré qu’une infrastructure d’excellence, associée à une ingénierie marketing sophistiquée, permet de capter des investissements globaux bien plus substantiels qu’une succession d'éditions aux standards hétérogènes. L'enjeu est de transformer un événement récurrent en un monument historique, faisant grimper mécaniquement les enchères des diffuseurs internationaux et attirant des partenaires commerciaux de premier plan.
La diplomatie sportive et l'émancipation des talents
Le second pivot de cette réforme est intrinsèquement lié aux rapports de force avec le football européen. Le calendrier biennal a longtemps été le théâtre d’un conflit de loyauté pour les athlètes. Pour les figures de proue du continent, le départ en pleine saison de club constituait un risque systémique pour leur intégrité physique et une source de tension permanente avec leurs employeurs.
Une CAN tous les quatre ans, idéalement synchronisée avec les fenêtres estivales mondiales, agirait comme un levier de pacification diplomatique. Le joueur n'est plus perçu comme une « charge » ou une incertitude par les recruteurs européens lors du mercato, ce qui accroît sa valeur marchande et sécurise son ascension au sein de l'élite mondiale sans entrave calendaire.
Le revers de la médaille : Inertie historique et tarissement structurel
Cependant, l’analyse ne saurait occulter les périls que ce changement fait peser sur la dynamique interne du continent.
1. Le spectre de l'invisibilité et l'échec du rattrapage : Dans un système biennal, une non-qualification n'est qu'un accident de parcours. Avec une cadence quadriennale, rater une édition condamne une nation à une absence de huit ans. Pour une génération de talents, cela signifie souvent une fin de carrière internationale sans avoir connu l'exposition d'une phase finale.
De plus, ce ralentissement fige le palmarès : les nations dominantes voient leur hégémonie "sanctuarisée" par le temps, rendant le rattrapage historique des nations émergentes quasi impossible sur une échelle de temps humaine.
2. L'impact sur le développement et la solidarité : En Afrique, la CAN a historiquement fonctionné comme un accélérateur de chantiers publics (stades, routes, télécommunications). Espacer les éditions, c'est ralentir cette cadence de modernisation. Par ailleurs, la fréquence biennale permettait à la CAF de redistribuer plus régulièrement des fonds vitaux aux "petites" fédérations. Un cycle de quatre ans risque de tarir ces flux financiers essentiels à la survie du football de base dans les pays les moins nantis, accentuant le fossé entre les nations majeures et les autres.
L’ombre portée de la FIFA : Vers un ordonnancement globalisé
Cette mutation s'inscrit en réalité dans une vision impulsée par Zurich. Le rôle de la FIFA dans cette transition est déterminant, agissant à travers trois leviers :
• L’harmonisation du calendrier : La FIFA pousse vers un cycle calqué sur le modèle européen pour réduire les frictions avec les clubs employeurs.
• La substitution financière : Via le programme FIFA Forward, l'instance mondiale remplace la dépendance événementielle des fédérations africaines par une dépendance institutionnelle directe.
• La diversification des formats : Le soutien à de nouvelles compétitions (Ligue des Nations africaine) vise à combler le vide commercial laissé par l'espacement de la CAN, maintenant le continent sous un contrôle structurel permanent.
Le pari de la souveraineté qualitative
En définitive, le passage à un cycle de quatre ans est un pari audacieux sur la qualité au détriment de la quantité. Si ce choix ressemble à une concession faite aux ligues européennes et aux pressions de la FIFA, il s'agit également d'une montée en gamme nécessaire pour asseoir la crédibilité mondiale de la CAF.
Toutefois, pour que cette révolution soit réussie, l'Afrique devra impérativement transformer les revenus records de la CAN "Premium" en mécanismes de péréquation financière renforcés. L'enjeu est crucial : s'assurer que l'excellence des vitrines sportives ne se traduise pas par l'abandon des fondations locales et la fragilisation des nations les moins exposées.