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CAN 2025 : retour d’une mémoire africaine oubliée... Lumumba des gradins : la star symbolique ... 287

Indépendamment de l’issue de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, quel que soit le vainqueur, le meilleur buteur ou le gardien, le meilleur joueur, une certitude s’impose : la véritable star symbolique de cette compétition est congolaise. Non par un talent footballistique hors normes, mais par un rappel historique puissant et politique : la réincarnation, par le geste et l’attitude, de Patrice Émery Lumumba. Dans un tournoi dominé par les chiffres, trophées et records, un événement a surgi, déstabilisant les grilles de lecture classiques. Il ne s’agit ni d’un but décisif ni d’une parade spectaculaire, mais d’un acte symbolique reliant le football africain contemporain à une page tragique de l’histoire continentale. Au cœur de cette scène : Michel Kuka Mboladinga, supporter de la RD Congo, surnommé « Lumumba » dans les tribunes du stade Moulay El Hassan. Vêtu avec soin, coiffure et lunettes étudiées, il a suivi les rencontres de son pays, debout, immobile, main droite levée vers le ciel, regard fixe devant lui, une silhouette quasi statuaire. Ce rituel silencieux, répété match après match, a transcendé le folklore des gradins pour incarner dignité, constance et résistance. La CAF elle-même l’a salué: son président a rencontré Michel Kuka, consacrant la portée de ce « Lumumba » des tribunes. Au départ, peu y ont vu clair, y compris certains commentateurs sportifs. Certains parlaient d’une célébration originale, d’autres d’une provocation ou d’une excentricité virale. Ce malentendu révèle une réalité profonde : pour la jeunesse d'aujourd'hui, la mémoire politique du XXᵉ siècle s’efface derrière le flux médiatique. Patrice Lumumba, absent de l’imaginaire collectif, survit chez les historiens et militants ; pour beaucoup, son nom reste abstrait. Assassiné le 17 janvier 1961, après avoir été le premier Premier ministre du Congo indépendant (30 juin 1960), Lumumba incarne la lutte anticoloniale. Sa disparition, dans le contexte de la Guerre froide et des convoitises sur les richesses congolaises, a privé l’Afrique d’une voix souveraine. Le 17 janvier 1961 il est arrêté; son corps mutilé et dissous pour effacer jusqu’à sa trace physique. Marginalisé depuis par les récits dominants et manuels réécrits, en fait il effrayait les occidentaux et autres puissances coloniales, craignant son intransigeance. Le discours qu'il prononça devant le Roi des belges avait signé son arrêt de mort. Rappeler Lumumba à la CAN 2025, au Maroc, prend un relief particulier. En août 1960, peu après l’indépendance congolaise, il s’y rendit comme Premier ministre, saluant le Royaume et ses efforts de soutien aux indépendances africaines, sous feu Mohammed V. Le Maroc d'alors est l'hôte des mouvements de libération africains, et milite avec quelques partenaires engagés pour l’unité continentale, contre les ingérences et pour une souveraineté authentique. En incarnant Lumumba, Michel Kuka a transformé le football en espace de mémoire et de transmission. Le stade est devenu agora : un corps dressé, un silence assumé, une main levée ont fait resurgir l’histoire. Ce geste impose un rappel brutal : l’Afrique a ses martyrs, penseurs et leaders inachevés. Parfois, un simple supporter suffit à raviver une mémoire enfouie. Dans ce contexte, le geste de Mohammed Amoura, joueur algérien, mérite mention hélas. Lors d’une célébration après la qualification de son équipe aux quart de finale, il a imité la posture de Kuka puis s'est laissé tombé d'un geste moqueur et déplacé, provoquant critiques et plus sur les réseaux. Tourner en dérision Lumumba, même par ignorance, offense sa mémoire et l’idéal d’une Afrique insoumise. La bassesse est à son comble, l'indigence morale à son paroxysme. Le continent est aujourd'hui scandalisé. Cela trahit un vide éducatif criant : le sport ici hélas par ce geste ignoble, tolère la légèreté là où il devrait porter une conscience historique minimale et des valeurs de respect. Un joueur de football se doit d'avoir un minimum d'éducation ou s'abstenir de manifester quand il ne maitrise pas les codes ou n'est pas habité par les valeurs du sport et du fair-play. Le comble est que dans la quasi totalité des chaines algériennes l'attitude de ce pauvre joueur de ballon est glorifié et rapportée accompagnée de railleries et de moqueries de mauvais gout. L'incarnation véritable des médias d'un autre monde. On ne peut exiger du football africain qu’il soit fondateur d'unité, qu'il soit éducatif et élever le niveau des gens, tout en laissant railler les symboles de l’émancipation africaine. Cette schizophrénie révèle manifestement et images à l'appui, l'affaissement culturel et de civisme de tout un peuple. Une presse de caniveaux ne peut élever un peuple bien au contraire. Elle l'enfonce dans la petitesse, la médiocrité et accélère sa déchéance. Le jouer de ballon s'est excusé sous la pression mais cela ne suffira point. Le mal est fait. La CAN 2025 au Royaume du Maroc, restera sans doute gravée pour sa qualité et pour ses exploits sportifs. Mais grâce à un supporter congolais lucide et un public marocain respectueux et éduqué, elle offre une leçon de mémoire : Lumumba irrompe au présent, rappelant qu’on ne se projette pas sans assumer son passé. Dans un continent post-1961, ce geste était vital. Les héros ne meurent que si on cesse de les incarner, dans des stades comme ailleurs. Sur la terre marocaine où Lumumba défendit en 1960 une Afrique libre, son ombre renaît, portée par un supporter. Stade plein, caméras braquées, millions de regards : sa mémoire guide encore les consciences.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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AFCON 2025: The Return of a Forgotten African Memory... Lumumba from the Stands: The Symbolic Star... 223

Regardless of the outcome of the 2025 Africa Cup of Nations, whoever the winner, top scorer, goalkeeper, or best player may be, one certainty stands out: the true symbolic star of this competition is Congolese. Not due to exceptional football talent, but through a powerful historical and political reminder: the reincarnation, through gesture and attitude, of Patrice Émery Lumumba. In a tournament dominated by statistics, trophies, and records, one event emerged, upending conventional narratives. It was neither a decisive goal nor a spectacular save, but a symbolic act linking contemporary African football to a tragic page in the continent's history. At the heart of this scene: Michel Kuka Mboladinga, a supporter of the DR Congo, nicknamed "Lumumba" in the stands of Moulay El Hassan Stadium. Dressed meticulously, with a studied hairstyle and glasses, he followed his country's matches standing, motionless, right hand raised toward the sky, gaze fixed ahead, a near-statuary silhouette. This silent ritual, repeated match after match, transcended the folklore of the stands to embody dignity, steadfastness, and resistance. Even the CAF acknowledged it: its president met with Michel Kuka, affirming the reach of this "Lumumba" from the stands. At first, few understood, including some sports commentators. Some called it an original celebration, others a provocation or viral eccentricity. This misunderstanding reveals a deeper reality: for today's youth, 20th-century political memory fades behind the media flood. Patrice Lumumba, absent from the collective imagination, survives among historians and militants; for many, his name remains abstract. Assassinated on January 17, 1961, after serving as the first Prime Minister of independent Congo (June 30, 1960), Lumumba embodies the anti-colonial struggle. His disappearance, amid the Cold War and covetousness over Congolese riches, robbed Africa of a sovereign voice. On January 17, 1961, he was arrested; his mutilated body dissolved to erase even his physical trace. Marginalized since by dominant narratives and rewritten textbooks, he in fact terrified Westerners and other colonial powers, fearing his intransigence. The speech he delivered before the King of the Belgians sealed his death warrant. Recalling Lumumba at AFCON 2025 in Morocco takes on particular significance. In August 1960, shortly after Congolese independence, he visited as Prime Minister, saluting the Kingdom and its support for African independences under the late Mohammed V. Morocco at the time hosted African liberation movements and advocated, alongside committed partners, for continental unity against interferences and for genuine sovereignty. By embodying Lumumba, Michel Kuka transformed football into a space of memory and transmission. The stadium became an agora: an upright body, assumed silence, a raised hand resurrected history. This gesture delivers a brutal reminder: Africa has its martyrs, thinkers, and unfinished leaders. Sometimes, a single supporter suffices to revive a buried memory. In this context, the gesture of Algerian player Mohammed Amoura deserves mention, alas. During a celebration after his team's qualification for the quarter-finals, he mimicked Kuka's posture then collapsed in a mocking and inappropriate gesture, sparking criticism and more on social media. Ridiculing Lumumba, even out of ignorance, offends his memory and the ideal of an unsubmissive Africa. Baseness reaches its peak, moral poverty its paroxysm. The continent is today scandalized. This betrays a glaring educational void: sport here, alas through this ignoble act, tolerates frivolity where it should uphold minimal historical awareness and values of respect. A footballer must have at least basic education or refrain from gesturing when he doesn't grasp the codes or embody the values of sport and fair play. The height of it is that on nearly all Algerian channels, this poor footballer's attitude is glorified and reported with tasteless jeers and mockery. The true incarnation of media from another world. We cannot demand that African football found unity, be educational and elevate people, while allowing the symbols of African emancipation to be mocked. This schizophrenia manifestly reveals, images in evidence, the cultural and civic collapse of an entire people. Gutter press cannot elevate a people; on the contrary, it sinks it into pettiness, mediocrity, and accelerates its downfall. The footballer apologized under pressure, but that will not suffice. The damage is done. AFCON 2025 in the Kingdom of Morocco will likely be etched in memory for its quality and sporting feats. But thanks to a lucid Congolese supporter and a respectful, educated Moroccan public, it offers a lesson in memory: Lumumba bursts into the present, reminding us that we cannot project forward without owning our past. In a post-1961 continent, this gesture was vital. Heroes die only if we stop embodying them, in stadiums as elsewhere. On Moroccan soil where Lumumba in 1960 championed a free Africa, his shadow is reborn, borne by a supporter. Packed stadium, cameras trained, millions of eyes: his memory still guides consciences.