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Football marocain : quand le spectacle devient prétexte à la confrontation... 51


Football marocain : quand le spectacle devient prétexte à la confrontation...

Il y avait, au départ, une forme d’optimisme presque candide. En modernisant les infrastructures, en offrant aux supporters des stades aux standards internationaux, en professionnalisant l’organisation et l’accueil, en passant à ce qui est aujourd’hui appelé fan experience, beaucoup pensaient que le football marocain franchirait un cap non seulement sportif, mais aussi civique. L’idée était simple: en élevant les conditions d’accueil, on élèverait mécaniquement le comportement du public. Les récents événements survenus lors de FAR–Raja au Complexe Moulay Abdallah viennent brutalement contredire cette hypothèse. Une sorte de réveil brutal auquel, naïvement, on ne s’attendait pas. Ce qui s’y est produit n’est ni anodin, ni isolé, ni ne doit être considéré comme un fait divers. C’est au contraire le symptôme d’un mal plus profond, qui dépasse catégoriquement le simple cadre du football. L’illusion de l’infrastructure comme moteur de changement s’est simplement fracassée. Le Maroc a investi massivement dans ses équipements sportifs, avec en ligne de mire des ambitions continentales et internationales, et bien évidemment un leg et un acquis au profit de la jeunesse et du football. Le Complexe Moulay Abdallah, vitrine de cette politique, est censé incarner cette nouvelle ère. Il y a là la sécurité, le confort et l’organisation. Pourtant, ces infrastructures modernes n’ont pas empêché des scènes de violence, de dégradation et d’affrontements. Cela met en lumière une erreur d’analyse fondamentale. On ne résout pas un problème social par une réponse uniquement matérielle. Les stades ne sont pas des bulles étanches coupées des tensions de la société. Ils en sont souvent le reflet amplifié. Depuis quelque temps déjà, ils sont l’habitacle et le creuset de revendications et d’expressions qui dépassent le cadre du football. La question fondamentale est d’ouvrir les yeux. Sommes-nous face à un public de football ou à des groupes organisés, manipulés, poussés pour être la pointe de lance d’agendas obscurs ? Le fonctionnement ne rappelle t il pas les méthodes de l'Open Society? Il serait trompeur de réduire ces débordements à de simples «excès de supporters». Une partie du public présent dans les tribunes ne vient manifestement pas pour le football. Il s’agit, dans bien des cas, de groupes structurés, composés majoritairement de jeunes, parfois très jeunes, qui instrumentalisent l’événement sportif comme un espace d’expression violente. Eux-mêmes sont probablement manipulés et victimes. Le match devient alors un prétexte et le stade un théâtre où se jouent des rapports de force qui n’ont plus grand-chose à voir avec le jeu. L’affrontement avec les forces de l’ordre n’est pas accidentel. Il est recherché, préparé, parfois même ritualisé. Faut-il y voir une manipulation ? La question mérite d’être posée sans naïveté. Dans de nombreux contextes internationaux, les mouvements de supporters ont été infiltrés, instrumentalisés ou récupérés à des fins politiques, idéologiques ou criminelles. Le Maroc n’est pas, par essence, immunisé contre ce type de dérives. Le penser, c’est faire preuve d'ingénuité. Face aux déraillements, un autre élément interpelle : le mutisme de certains clubs. Ce silence est, au mieux, une forme de lâcheté. Au pire, une complicité implicite ou simplement une peur de les affronter. Les clubs sont les premiers concernés. Leur image et leur finance sont directement affectées par ces comportements. Leur responsabilité morale est engagée. Pourtant, rares sont ceux qui prennent position de manière claire, ferme et publique pour condamner ces actes et se désolidariser de ces groupes. Pourquoi ce silence ? Par crainte de perdre une partie de leur base de supporters ? Par incapacité à contrôler des groupes devenus autonomes ? Ou par calcul, en considérant que ces franges radicales contribuent malgré tout à l’ambiance et à la pression dans les stades ? Quelle qu’en soit la raison, cette posture est intenable. On ne peut pas revendiquer les bénéfices d’un soutien populaire, bénéficier de subventions et d’investissements colossaux aux frais des contribuables, tout en fermant les yeux sur ses dérives les plus graves. Les considérer comme des faits divers livrés aux services de sécurité n’est pas acceptable. Les clubs doivent se manifester, parler, s’exprimer, se désolidariser, condamner ouvertement. Les responsables de l’AS FAR viennent de rompre avec ce silence par un communiqué où ils dénoncent ce qui s’est passé. Il faudra sans doute aller plus loin pour tous les clubs de football et pour leur ligue. Pourquoi pas se constituer partie civile ? L’image des clubs, du football et du pays est lourdement touchée. Il s’agit également d’une question d’autorité et de projet de société. Au fond, la question dépasse le football. Elle renvoie à un enjeu plus large : celui de l’autorité, de l’encadrement de la jeunesse et du sens donné aux espaces collectifs. Quand des jeunes utilisent un match pour « en découdre », cela traduit un déficit d’intégration, de repères et de perspectives. Le stade devient alors un exutoire, mais aussi un terrain d’apprentissage de la confrontation. Il faut donc agir et rapidement. Des jeunes tous vêtus de noir rappellent étrangement des mouvements fascistes d’une autre époque, dans un autre monde. La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire, même si elle est nécessaire. Elle doit être globale : éducative, sociale, culturelle. Elle suppose également une responsabilisation de tous les acteurs, notamment, on ne le répétera jamais assez, des parents, de la société, des clubs, de la fédération, des autorités locales, mais aussi des médias. Qualifier certains comportements ouvertement dangereux d’expressions festives et en monter des images est hasardeux. On donne implicitement de la visibilité à des mouvements qui en raffolent et qui démontrent ainsi leur puissance, faisant davantage d’émules et de sympathisants. Certains, naïvement, poussent le public à des comportements extrêmes par des narratifs inappropriés et une sémantique dont ils ne maîtrisent pas les codes. Plus que jamais, il y a lieu de restaurer le sens du football qui est, par essence, un moment culturel de partage, d’émotion collective, de rivalité encadrée. Lorsqu’il devient un champ de bataille, il perd sa raison d’être. Il est donc urgent de réaffirmer des lignes claires: - Tolérance zéro pour la violence organisée - Responsabilisation des clubs vis-à-vis de leurs supporters - Responsabilisation de la ligue professionnelle - Identification et sanction des fauteurs de troubles en back office - Reconstruction d’un lien sain entre la jeunesse et le sport. Car à défaut, les plus beaux stades du monde resteront des coquilles vides de sens, incapables de contenir des tensions qu’ils n’ont pas vocation à résoudre. Le Maroc du football mérite mieux que cela. Et il est encore temps de redresser la trajectoire, à condition de regarder la réalité en face, avec intelligence et sans complaisance.

Football marocain : quand le spectacle devient prétexte à la confrontation...

Il y avait, au départ, une forme d’optimisme presque candide. En modernisant les infrastructures, en offrant aux supporters des stades aux standards internationaux, en professionnalisant l’organisation et l’accueil des spectateurs, donc en passant à ce qui est aujourd’hui appelé fan experience, beaucoup pensaient que le football marocain franchirait un cap non seulement sportif, mais aussi civique. L’idée était simple: en élevant les conditions d’accueil, on élèverait mécaniquement le comportement du public. Or, les récents événements survenus lors du match FAR–Raja au Complexe Moulay Abdallah viennent brutalement contredire cette hypothèse. Une sorte de réveil brutal auquel, naïvement, on ne s’attendait pas. Ce qui s’y est produit n’est ni anodin, ni isolé, ni ne doit être considéré comme un fait divers. C’est au contraire le symptôme d’un mal plus profond, qui dépasse catégoriquement le simple cadre du football. L’illusion de l’infrastructure comme moteur de changement s’est simplement fracassée, et c’est vraiment dommage. Le Maroc a investi massivement dans ses équipements sportifs, avec en ligne de mire des ambitions continentales et internationales, et bien évidemment un legs et un acquis au profit de notre jeunesse et de son football. Le Complexe Moulay Abdallah, vitrine de cette politique, est censé incarner cette nouvelle ère. Il y a là la sécurité, le confort et l’organisation. Pourtant, ces infrastructures modernes n’ont pas empêché des scènes de violence, de dégradation et d’affrontements. Cela met en lumière une erreur d’analyse fondamentale. On ne résout pas un problème social par une réponse uniquement matérielle. Les stades ne sont pas des bulles étanches coupées des tensions de la société. Ils en sont souvent le reflet amplifié. Depuis quelque temps déjà, ils sont l’habitacle et le creuset de revendications et d’expressions qui dépassent le cadre du football. La question fondamentale est d’ouvrir les yeux. Sommes-nous face à un public de football ou à des groupes organisés, manipulés, poussés pour être la pointe de lance d’agendas obscurs ? Il serait trompeur de réduire ces débordements à de simples « excès de supporters ». Une partie du public présent dans les tribunes ne vient manifestement pas pour le football. Il s’agit, dans bien des cas, de groupes structurés, composés majoritairement de jeunes, parfois très jeunes, qui instrumentalisent l’événement sportif comme un espace d’expression violente. Eux-mêmes sont probablement manipulés et victimes. Le match devient alors un prétexte et le stade un théâtre où se jouent des rapports de force qui n’ont plus grand-chose à voir avec le jeu. L’affrontement avec les forces de l’ordre n’est pas accidentel. Il est recherché, préparé, parfois même ritualisé. Faut-il y voir une manipulation ? La question mérite d’être posée sans naïveté. Dans de nombreux contextes internationaux, les mouvements de supporters ont été infiltrés, instrumentalisés ou récupérés à des fins politiques, idéologiques ou criminelles. Le Maroc n’est pas, par essence, immunisé contre ce type de dérives. Le penser, c’est faire preuve d'ingénuité. Face aux déraillements, un autre élément interpelle : le mutisme de certains clubs. Ce silence est, au mieux, une forme de lâcheté. Au pire, une complicité implicite ou simplement une peur de les affronter. Les clubs sont les premiers concernés. Leur image et leur finance sont directement affectées par ces comportements. Leur responsabilité morale est engagée. Pourtant, rares sont ceux qui prennent position de manière claire, ferme et publique pour condamner ces actes et se désolidariser de ces groupes. Pourquoi ce silence ? Par crainte de perdre une partie de leur base de supporters ? Par incapacité à contrôler des groupes devenus autonomes ? Ou par calcul, en considérant que ces franges radicales contribuent malgré tout à l’ambiance et à la pression dans les stades ? Quelle qu’en soit la raison, cette posture est intenable. On ne peut pas revendiquer les bénéfices d’un soutien populaire, bénéficier de subventions et d’investissements colossaux aux frais des contribuables, tout en fermant les yeux sur ses dérives les plus graves. Les considérer comme des faits divers livrés aux services de sécurité n’est pas acceptable. Les clubs doivent se manifester, parler, s’exprimer, se désolidariser, condamner ouvertement. Les responsables de l’AS FAR viennent de rompre avec ce silence par un communiqué où ils dénoncent ce qui s’est passé. Il faudra sans doute aller plus loin pour tous les clubs de football et pour leur ligue. Pourquoi pas se constituer partie civile ? L’image des clubs, du football et du pays est lourdement touchée. Il s’agit également d’une question d’autorité et de projet de société. Au fond, la question dépasse le football. Elle renvoie à un enjeu plus large : celui de l’autorité, de l’encadrement de la jeunesse et du sens donné aux espaces collectifs. Quand des jeunes utilisent un match pour « en découdre », cela traduit un déficit d’intégration, de repères et de perspectives. Le stade devient alors un exutoire, mais aussi un terrain d’apprentissage de la confrontation. Il faut donc agir et rapidement. Des jeunes tous vêtus de noir rappellent étrangement des mouvements fascistes d’une autre époque, dans un autre monde. La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire, même si elle est nécessaire. Elle doit être globale : éducative, sociale, culturelle. Elle suppose également une responsabilisation de tous les acteurs, notamment, on ne le répétera jamais assez, des parents, de la société, des clubs, de la fédération, des autorités locales, mais aussi des médias. Qualifier certains comportements ouvertement dangereux d’expressions festives et en monter des images est hasardeux. On donne implicitement de la visibilité à des mouvements qui en raffolent et qui démontrent ainsi leur puissance, faisant davantage d’émules et de sympathisants. Certains, naïvement, poussent le public à des comportements extrêmes par des narratifs inappropriés et une sémantique dont ils ne maîtrisent pas les codes. Plus que jamais, il y a lieu de restaurer le sens du football qui est, par essence, un moment culturel de partage, d’émotion collective, de rivalité encadrée. Lorsqu’il devient un champ de bataille, il perd sa raison d’être. Il est donc urgent de réaffirmer des lignes claires: - Tolérance zéro pour la violence organisée - Responsabilisation des clubs vis-à-vis de leurs supporters - Responsabilisation de la ligue professionnelle - Identification et sanction des fauteurs de troubles en back office - Reconstruction d’un lien sain entre la jeunesse et le sport. Car à défaut, les plus beaux stades du monde resteront des coquilles vides de sens, incapables de contenir des tensions qu’ils n’ont pas vocation à résoudre. Le Maroc du football mérite mieux que cela. Et il est encore temps de redresser la trajectoire, à condition de regarder la réalité en face, avec intelligence et sans complaisance.