De Mistura à Alger : clap de fin d’un récit ?
Le passage furtif de l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, Staffan de Mistura, par Alger puis Tindouf n’avait rien d’une simple visite protocolaire. Derrière les communiqués convenus et les sourires diplomatiques, cette tournée révèle surtout une réalité géopolitique de plus en plus difficile à masquer : le régime algérien se retrouve aujourd’hui acculé par l’évolution du rapport de forces international sur le dossier du Sahara.
La visite est d’abord symbolique par son timing. Première tournée notable depuis 2025, elle intervient dans un contexte totalement différent de celui des décennies précédentes. Pendant longtemps, Alger avait réussi à imposer son narratif dans cette histoire, celui d’un prétendu conflit de décolonisation opposant un “peuple sahraoui” au Maroc; qu'elle qualifie d’occupant. Or ce récit s’effondre progressivement sous le poids des réalités diplomatiques, historiques et géostratégiques.
Il ne faut pas oublier que la visite suit les rencontres de Madrid et de Washington, où les quatre pays concernés, y compris l’Algérie bien sur, se sont retrouvés assis à la même table, sous l’égide des États-Unis. L’administration Trump veut en finir rapidement avec ce conflit artificiel et passer à autre chose.
À Tindouf, De Mistura s’est rendu dans des camps maintenus depuis près d’un demi-siècle en dehors des normes internationales du droit des réfugiés, une anomalie unique au monde. Les populations qui y vivent n’ont jamais été recensées malgré les demandes répétées du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Pourquoi ce refus permanent du recensement ? Parce qu’il dévoilerait une vérité embarrassante pour Alger : la diversité des origines des habitants des camps et l’instrumentalisation politique qui en est faite.
Parmi ces populations cohabitent une minorité de séparatistes convaincus, des familles séquestrées depuis des décennies, mais aussi des individus venus de Mauritanie, du Sahel et même de certaines régions d’Algérie. Le maintien du flou démographique a toujours été un outil stratégique pour Alger afin d’amplifier artificiellement la dimension humaine et politique du conflit. Aujourd’hui, toutefois, le contexte international a changé.
Le principal tournant est évidemment américain. Depuis la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara, la diplomatie mondiale a progressivement adopté une nouvelle grille de lecture. Cette reconnaissance n’était pas un simple geste de l’administration Trump. Elle est devenue un fait géopolitique durable, consolidé par la continuité stratégique américaine et par l’adhésion croissante de plusieurs puissances internationales au plan marocain d’autonomie. C’est précisément là que la posture algérienne devient extrêmement difficile. Cela explique l'incohérence des positions et du discours récent du président et du premier diplomate algérien.
Le soutien au Front Polisario n’a jamais été un simple dossier diplomatique pour Alger. Il constitue à aujourd’hui l’un des piliers fondateurs de toute la politique du pays. Depuis les années 1970, peut être même depuis la création du pays le 5 juillet 1962, le pouvoir algérien a construit une partie de sa légitimité régionale et idéologique sur une opposition farouche au Royaume du Maroc, parfois sournoise, parfois manifeste et déclarée, notamment depuis l’avènement du tandem Chengriha–Tebboune. Le conflit du Sahara est pour le pouvoir algérien une rente politique interne, un instrument de mobilisation nationaliste et un levier géostratégique dans la rivalité avec Rabat.
Abandonner ce dossier reviendrait donc pour le régime à reconnaître cinquante années d’erreurs stratégiques, d’investissements financiers colossaux et de manipulations diplomatiques. Plus grave encore : cela signifierait l’effondrement d’un discours historique qui a longtemps servi de ciment au pouvoir militaire algérien.
Or, Washington pousse désormais vers une solution réaliste, pragmatique et définitive. Cette solution a un nom précis: l’autonomie sous souveraineté marocaine.
Face à cette nouvelle réalité, Alger apparaît sans véritable marge de manœuvre. Son discours officiel continue d’affirmer qu’elle « n’est pas partie au conflit », alors même que tout démontre le contraire: financement, armement, encadrement diplomatique, contrôle politique des camps et désignation directe des dirigeants du Polisario. Le monde entier le sait. Cette contradiction devient de plus en plus difficile à défendre devant la communauté internationale.
Pendant ce temps, le Maroc engrange succès après l'autre. Sur le plan diplomatique, l’ouverture massive de consulats dans les provinces du Sud et l’élargissement constant du soutien international au plan d’autonomie témoignent d’un succès croissant. Sur le plan économique, Laâyoune et Dakhla se transforment en pôles d’investissement et de connexion africaine. Sur le plan sécuritaire, le Royaume s’impose comme un partenaire crédible et stable face aux turbulences sahéliennes.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un Maroc qui construit, investit, sécurise et projette une vision stratégique continentale. De l’autre, une Algérie enfermée dans une logique de confrontation héritée de la guerre froide, alors même qu’elle traverse des fragilités économiques, sociales et géopolitiques de plus en plus visibles.
La visite de De Mistura illustre ainsi moins une relance du processus politique qu’une phase de transition historique. Le temps joue désormais clairement en faveur du Maroc. Les équilibres internationaux ont évolué. Les grandes puissances privilégient aujourd’hui la stabilité régionale, la lutte contre le terrorisme et les partenariats économiques concrets plutôt que les vieux schémas idéologiques. La communauté internationale est plus convaincue que jamais qu’Alger n’a, depuis le début, rien proposé d’autre que le cafouillage permanent.
La véritable question n’est donc plus de savoir si le dossier du Sahara évoluera vers une solution sous souveraineté marocaine, mais à quel moment Alger acceptera cette réalité et comment le régime algérien gérera politiquement cet immense recul stratégique.
C’est là tout le drame du pouvoir algérien. Il lui devient presque impossible de sortir d’un conflit qu’il a lui-même érigé en fondement identitaire et diplomatique pendant près d’un demi-siècle, sauf au prix de changements radicaux à tous les niveaux, et notamment au sommet de l’appareil militaire. Il faudra sacrifier toute une génération qui n’a connu qu’une doctrine unique: alimenter un conflit artificiel et faire du Maroc l’ennemi classique, l'ennemi éternel. Malheureusement pour Alger, il est évident aujourd’hui que cet ennemi imaginaire a bel et bien définitivement gagné la partie.
La visite du sieur Staffan de Mistura risque bien d'être la dernière du genre dans la région... Le clap de fin est imminent.