Think Forward.

Lettre à mon ami européen... 40


Lettre à mon ami européen...

Mon cher ami du côté nord de la Méditerranée, Depuis quelque temps, je t'entends parler de ce que vous appelez « l'immigration » comme d'un mal qui rongerait l'Europe, d'une menace qui expliquerait presque toutes les inquiétudes de ton continent, me semble-t-il. Je comprends ces peurs. Elles sont réelles parce qu'elles sont vécues. Mais je me demande si tu ne regardes pas les conséquences en oubliant les causes, comme si notre époque était spécialement isolée dans l'histoire de l'humanité et qu'il était possible de tout figer pour le temps qu'il reste à la Terre que nous partageons. Une civilisation se juge à sa capacité de regarder son reflet dans le miroir et de ne jamais oublier qu'il y a deux données qu'aucune civilisation n'a réussi ni à figer ni à transgresser : la géographie et l'histoire. Elle peuvent l'impacter et en dessiner l'avenir pas le passé. Or l'Europe regarde aujourd'hui l'immigration comme si elle lui était tombée dessus par accident, comme si elle était un phénomène extérieur, étranger à sa propre histoire. Pourtant, l'histoire raconte autre chose. L'Europe, longtemps, a cherché à dominer des peuples lointains et elle y est parvenue. Elle a spolié leurs terres, dénaturé leur géographie humaine, renié leur histoire. Puis récemment, pendant des décennies, l'Europe a eu besoin de bras pour reconstruire ses villes détruites par deux guerres atroces qu'elle a imposées au monde, provoquant plus de 50 millions de morts dont beaucoup issus des colonies. Elle avait besoin de faire tourner ses usines, d'entretenir ses infrastructures, de soigner ses malades et de financer son modèle social. Pour cela, elle a fait venir des millions d'hommes et de femmes parce que son économie l'exigeait. Aujourd'hui encore, alors que sa démographie décline inexorablement, l'Europe continue d'avoir besoin de bras et de cerveaux pour maintenir son niveau de prospérité, ses retraites et même certains des services publics les plus élémentaires. Le paradoxe est saisissant : on fait appel à des gens parce qu'on en a besoin, puis on finit par leur reprocher d'être là. L'immigration est ainsi devenue le bouc émissaire idéal. À chaque crise économique, à chaque montée de l'insécurité, à chaque difficulté sociale, c'est elle que l'on désigne, et rien qu'elle. Comme si tous les problèmes trouvaient soudain une explication unique dans la présence de ceux qui sont venus répondre à une demande que l'Europe elle-même avait formulée. Plus encore, j'entends souvent dire que l'islam serait devenu le principal défi de ta civilisation. Là encore, permets‑moi de nuancer. L'Europe serait elle ce monde idéal que seuls les étrangers peuvent perturber, et davantage quand ils sont musulmans. En fait, l'islam qui inquiète tant d'européens n'est pas exactement celui que vivent les sociétés dont proviennent la majorité des immigrés. Au Maroc, au Sénégal ou ailleurs, l'islam s'inscrit dans des traditions nationales, dans une histoire, dans des institutions religieuses qui en encadrent l'expression. Il est loin d'être uniforme, mais il est profondément enraciné dans des réalités culturelles. L'islam radical qui prospère dans certaines périphéries européennes est d'une autre nature. Il naît souvent moins de la religion que du vide social. Il se nourrit de l'exclusion, du chômage, des discriminations à l'embauche, de l'échec scolaire, des logements dégradés, de l'absence de perspectives et du sentiment d'humiliation que peuvent éprouver des générations pourtant nées sur le sol européen. Lorsqu'un jeune, né en Europe, ne trouve ni reconnaissance ni avenir ni place dans la société où il est né, certains entrepreneurs idéologiques lui proposent une identité de substitution. Ce n'est plus seulement une foi ; c'est une réponse à une blessure. Une sorte de réaction épidermique à tout ce que, selon lui, le monde des blancs lui inflige. Attention : je ne prétends pas que c'est toute la vérité et rien que la vérité, mais cela en est une part non négligeable. Il existe bien une majorité qui n'est pas dans cette logique. À cela s'ajoute une autre réalité rarement évoquée. Les mouvements islamistes transnationaux ont souvent trouvé en Europe un espace de liberté exceptionnel pour diffuser leurs idées. La tradition britannique de protection des libertés publiques, notamment à Londres, a longtemps offert un terrain favorable à des organisations qui n'auraient pu prospérer dans aucun pays musulman. Le cas des Frères musulmans, partis d'Égypte, est très éloquent. Le paradoxe est là encore frappant : certaines idéologies redoutées aujourd'hui ont parfois trouvé davantage de facilités à s'organiser en Europe et pas ailleurs. Khomeiny, dont la tradition idéologique et politique a inquiété au point de provoquer une guerre, a bien eu pour base arrière et comme couveuse la France. Je ne dis pas que l'Europe est seule responsable. Chaque individu demeure responsable de ses actes mais chaque société doit aussi interroger ses propres faiblesses. Je refuse, tu l'as compris, les explications simplistes qui font porter à l'immigré la totalité d'un malaise dont les racines sont infiniment plus profondes. La véritable question n'est peut‑être pas : « Pourquoi viennent‑ils ? », mais plutôt : « Qu'avez‑vous fait de ceux que vous avez fait venir ? » Une société qui accueille sans intégrer fabrique des fractures. Une société qui a besoin de travailleurs mais refuse ensuite de les reconnaître comme des citoyens à part entière prépare elle-même les tensions de demain. Les millions de jeunes des générations actuelles n'ont pas où aller. Ils sont européens, même si certains vont à la mosquée le vendredi, même s'ils portent des noms qui ne plaisent pas à ton oreille... Comme toi, ils sont aussi dans les universités, dans les hôpitaux à soigner sans discrimination, dans les rues à nettoyer, dans les usines à produire pour ta consommation, dans la police et l'armée à assurer ta sécurité. La philosophie nous enseigne qu'il est plus difficile de rechercher les causes que de désigner des coupables. Les coupables rassurent ; les causes obligent à se remettre en question. Mon cher ami, l'Europe possède encore l'une des plus grandes traditions humanistes du monde. Elle a inventé des idées magnifiques sur la dignité humaine, la liberté et l'égalité. Peut‑être est‑il temps qu'elle applique ces principes avec la même exigence à tous ceux qui vivent désormais sur son territoire. L'immigration n'est pas seulement un défi. Elle est aussi le miroir dans lequel l'Europe contemple ses propres contradictions. Briser le miroir ne fera jamais disparaître le reflet. Au fait, pourquoi appelez vous « étrangers » ou « immigrés » ceux qui s'installent chez vous, alors que vous-mêmes, quand vous vous installez ailleurs dans le monde, vous devenez comme par magie des « expatriés » ? J'espère que dans ta réponse tu m'expliqueras cette logique qui m'échappe. Avec toute mon amitié et dans l'espoir que nos désaccords continueront à nourrir notre dialogue.

Lettre à mon ami européen...

Mon cher ami du côté nord de la Méditerranée, Depuis quelque temps, je t'entends parler de ce que vous appelez « l'immigration » comme d'un mal qui rongerait l'Europe, d'une menace qui expliquerait presque toutes les inquiétudes de ton continent, me semble-t-il. Je comprends ces peurs. Elles sont réelles parce qu'elles sont vécues. Mais je me demande si tu ne regardes pas les conséquences en oubliant les causes, comme si notre époque était spécialement isolée dans l'histoire de l'humanité et qu'il était possible de tout figer pour le temps qu'il reste à la Terre que nous partageons. Une civilisation se juge à sa capacité de regarder son reflet dans le miroir et de ne jamais oublier qu'il y a deux données qu'aucune civilisation n'a réussi ni à figer ni à transgresser : la géographie et l'histoire. Elle peuvent l'impacter et en dessiner l'avenir pas le passé. Or l'Europe regarde aujourd'hui l'immigration comme si elle lui était tombée dessus par accident, comme si elle était un phénomène extérieur, étranger à sa propre histoire. Pourtant, l'histoire raconte autre chose. L'Europe, longtemps, a cherché à dominer des peuples lointains et elle y est parvenue. Elle a spolié leurs terres, dénaturé leur géographie humaine, renié leur histoire. Puis récemment, pendant des décennies, l'Europe a eu besoin de bras pour reconstruire ses villes détruites par deux guerres atroces qu'elle a imposées au monde, provoquant plus de 50 millions de morts dont beaucoup issus des colonies. Elle avait besoin de faire tourner ses usines, d'entretenir ses infrastructures, de soigner ses malades et de financer son modèle social. Pour cela, elle a fait venir des millions d'hommes et de femmes parce que son économie l'exigeait. Aujourd'hui encore, alors que sa démographie décline inexorablement, l'Europe continue d'avoir besoin de bras et de cerveaux pour maintenir son niveau de prospérité, ses retraites et même certains des services publics les plus élémentaires. Le paradoxe est saisissant : on fait appel à des gens parce qu'on en a besoin, puis on finit par leur reprocher d'être là. L'immigration est ainsi devenue le bouc émissaire idéal. À chaque crise économique, à chaque montée de l'insécurité, à chaque difficulté sociale, c'est elle que l'on désigne, et rien qu'elle. Comme si tous les problèmes trouvaient soudain une explication unique dans la présence de ceux qui sont venus répondre à une demande que l'Europe elle-même avait formulée. Plus encore, j'entends souvent dire que l'islam serait devenu le principal défi de ta civilisation. Là encore, permets‑moi de nuancer. L'Europe serait elle ce monde idéal que seuls les étrangers peuvent perturber, et davantage quand ils sont musulmans. En fait, l'islam qui inquiète tant d'européens n'est pas exactement celui que vivent les sociétés dont proviennent la majorité des immigrés. Au Maroc, au Sénégal ou ailleurs, l'islam s'inscrit dans des traditions nationales, dans une histoire, dans des institutions religieuses qui en encadrent l'expression. Il est loin d'être uniforme, mais il est profondément enraciné dans des réalités culturelles. L'islam radical qui prospère dans certaines périphéries européennes est d'une autre nature. Il naît souvent moins de la religion que du vide social. Il se nourrit de l'exclusion, du chômage, des discriminations à l'embauche, de l'échec scolaire, des logements dégradés, de l'absence de perspectives et du sentiment d'humiliation que peuvent éprouver des générations pourtant nées sur le sol européen. Lorsqu'un jeune, né en Europe, ne trouve ni reconnaissance ni avenir ni place dans la société où il est né, certains entrepreneurs idéologiques lui proposent une identité de substitution. Ce n'est plus seulement une foi ; c'est une réponse à une blessure. Une sorte de réaction épidermique à tout ce que, selon lui, le monde des blancs lui inflige. Attention : je ne prétends pas que c'est toute la vérité et rien que la vérité, mais cela en est une part non négligeable. Il existe bien une majorité qui n'est pas dans cette logique. À cela s'ajoute une autre réalité rarement évoquée. Les mouvements islamistes transnationaux ont souvent trouvé en Europe un espace de liberté exceptionnel pour diffuser leurs idées. La tradition britannique de protection des libertés publiques, notamment à Londres, a longtemps offert un terrain favorable à des organisations qui n'auraient pu prospérer dans aucun pays musulman. Le cas des Frères musulmans, partis d'Égypte, est très éloquent. Le paradoxe est là encore frappant : certaines idéologies redoutées aujourd'hui ont parfois trouvé davantage de facilités à s'organiser en Europe et pas ailleurs. Khomeiny, dont la tradition idéologique et politique a inquiété au point de provoquer une guerre, a bien eu pour base arrière et comme couveuse la France. Je ne dis pas que l'Europe est seule responsable. Chaque individu demeure responsable de ses actes mais chaque société doit aussi interroger ses propres faiblesses. Je refuse, tu l'as compris, les explications simplistes qui font porter à l'immigré la totalité d'un malaise dont les racines sont infiniment plus profondes. La véritable question n'est peut‑être pas : « Pourquoi viennent‑ils ? », mais plutôt : « Qu'avez‑vous fait de ceux que vous avez fait venir ? » Une société qui accueille sans intégrer fabrique des fractures. Une société qui a besoin de travailleurs mais refuse ensuite de les reconnaître comme des citoyens à part entière prépare elle-même les tensions de demain. Les millions de jeunes des générations actuelles n'ont pas où aller. Ils sont européens, même si certains vont à la mosquée le vendredi, même s'ils portent des noms qui ne plaisent pas à ton oreille... Comme toi, ils sont aussi dans les universités, dans les hôpitaux à soigner sans discrimination, dans les rues à nettoyer, dans les usines à produire pour ta consommation, dans la police et l'armée à assurer ta sécurité. La philosophie nous enseigne qu'il est plus difficile de rechercher les causes que de désigner des coupables. Les coupables rassurent ; les causes obligent à se remettre en question. Mon cher ami, l'Europe possède encore l'une des plus grandes traditions humanistes du monde. Elle a inventé des idées magnifiques sur la dignité humaine, la liberté et l'égalité. Peut‑être est‑il temps qu'elle applique ces principes avec la même exigence à tous ceux qui vivent désormais sur son territoire. L'immigration n'est pas seulement un défi. Elle est aussi le miroir dans lequel l'Europe contemple ses propres contradictions. Briser le miroir ne fera jamais disparaître le reflet. Au fait, pourquoi appelez vous « étrangers » ou « immigrés » ceux qui s'installent chez vous, alors que vous-mêmes, quand vous vous installer ailleurs dans le monde, vous devenez comme par magie des « expatriés » ? J'espère que dans ta réponse tu m'expliqueras cette logique qui m'échappe. Avec toute mon amitié et dans l'espoir que nos désaccords continueront à nourrir notre dialogue.