Think Forward.

Le double héritage

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Réflexions et perspectives sur la fonction et l'impact des récits sur les cultures humaines [description en construction]

7: Cartographier le Monde : Mythe du « Vieil Homme Coyote crée le monde » 2/5 90

Mythe du « Vieil Homme Coyote crée le monde » (version synthétique) _______________________________________ Au commencement, la terre n’existe pas encore. Il n’y a qu’une immense étendue d’eau. Le ciel et l’eau forment l’unique paysage du monde primordial. Nulle part où poser le pied. Le Vieil Homme Coyote demande alors à deux canards de plonger pour voir s’il y a quelque chose au fond de l’eau. Le premier canard plonge et met longtemps à remonter. À son retour, il raconte qu’en descendant sa tête a heurté quelque chose de dur. Le canard replonge alors une seconde fois et remonte cette fois avec une racine. « S’il y a une racine, dit le Vieil Homme Coyote, c’est qu’il doit y avoir de la terre. » Le canard plonge une troisième fois et remonte avec une petite poignée de boue dans son bec. Le Vieil Homme Coyote prend la boue et y plante la racine. Aussitôt, tout se met à pousser : herbes, plantes et arbres de toutes sortes. « C’est bien beau, disent les canards, mais c’est un peu plat ! » Le Vieil Homme Coyote crée alors les montagnes. Plus tard, les canards lui disent encore : « On s’ennuie ! » Le Vieil Homme Coyote crée alors d’autres animaux — le cerf, le bison, le castor — puis enfin les humains. Parmi les animaux ainsi créés, l’ours, particulièrement capricieux, se voit imposer d’hiberner afin de laisser les autres en paix une partie de l’année. Quant à l’homme, qui n’a ni griffes ni crocs pour se défendre, il reçoit le don des armes. ________________________________________

8: Cartographier le Monde: Izanagi et Izanami, les jumeaux divins primordiaux 3/5 90

Le mythe de création des îles japonaises (version synthétique) ________________________________________ À l’origine, le monde n’était encore qu’une masse informe flottant entre ciel et terre, semblable à une mer primitive où rien n’était encore clairement séparé. Les premières divinités apparurent progressivement, mais aucune ne parvint à organiser ce chaos primordial. Les dieux confièrent alors cette tâche à deux divinités jumelles : Izanagi et Izanami. Depuis le pont céleste, Izanagi plongea dans l’océan primordial une lance sacrée, l’Amenonuhoko. Lorsqu’il la retira, les gouttes d’eau salée qui tombèrent de sa pointe se solidifièrent et formèrent la première île, Onogoro. Les deux divinités descendirent sur cette île et dressèrent un pilier céleste autour duquel elles accomplirent un rituel d’union. De leur union naquirent progressivement les îles de l’archipel japonais ainsi que de nombreuses divinités, les kami, qui peuplèrent et organisèrent le monde. Mais lorsque Izanami donna naissance au dieu du feu, elle fut mortellement brûlée et mourut. Izanagi tenta alors de la retrouver dans le monde des morts, mais l’horreur de ce royaume le contraignit à fuir. Après cette séparation, le monde des vivants et celui des morts furent définitivement distingués. Izanagi purifia ensuite son corps dans une rivière, et de ce rituel naquirent encore d’autres divinités majeures, parmi lesquelles la déesse du soleil Amaterasu.

9: Cartographier le Monde 4/5 90

Les mythes du Vieil Home Coyote et celui des Jumeaux primordiaux sont particulièrement intéressants car ils ne proposent pas seulement une explication sur la naissance du monde ou comment les humains ont été créés — ou sont devenus les humains que nous connaissons — mais aussi pourquoi l’ours hiberne, pourquoi les hommes disposent d’armes quand les animaux n’en ont pas ou encore la séparation entre la vie et la mort. Ils sont également surprenants à plus d’un point de vue. Le conte du Vieil Homme Coyote ne mentionne ni être tout-puissant et omniscient, ni divinités anthropomorphes auxquelles les humains devraient respect et obéissance. On y rencontre plutôt des entités dont les frontières nous semblent mal définies : animaux ? humains ? ancêtres ? totems ? Tous parlent et s’expriment. Le nom même du personnage central — Vieil Homme Coyote — illustre cette ambiguïté. L’humain n’y occupe pas de position particulière et plusieurs animaux, comme les canards ou les coyotes, jouent un rôle central dans le récit. Le récit japonais des jumeaux cosmiques présente une configuration très différente. Les protagonistes y sont clairement anthropomorphiques, mais ils semblent eux-mêmes soumis à des forces ou à des lois implicites. Les animaux, quant à eux, sont totalement absents du récit. Pour un lecteur néophyte, on y reconnaît à peine le motif du plongeon cosmogonique, et aucun personnage n’incarne une puissance créatrice souveraine. Dans notre aire culturelle, les mythes de l’Antiquité ont progressivement marginalisé ces récits plus anciens dont nous avons presque entièrement oublié l’existence. Puis la Genèse a, à son tour rempli cette fonction. Dieu, tel que nous le connaissons aujourd’hui, crée le monde puis l’homme, l’Adam, en lui accordant une place singulière au sein de la création. Façonné à l’image de Dieu, l’homme se voit non seulement confier la responsabilité de nommer les autres êtres vivants, mais également celle de « commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre » (La Bible, Nouvelle traduction, 2009). Ce passage introduit d’ailleurs une hiérarchie explicite entre l’humain et l’animal, qui ne se retrouve pas nécessairement dans de nombreuses cosmologies animistes ou polythéistes. Ce récit biblique a-t-il, à lui seul, transformé les relations concrètes entre humains et animaux ? Sans pouvoir l’affirmer de manière certaine, il semble raisonnable de considérer que la diffusion institutionnalisée des textes bibliques a contribué à cristalliser cette représentation hiérarchisée, qui perdure probablement encore aujourd’hui et continue d’influencer notre perception de l’homme et de sa place dans la nature, et ce, même au sein de la communauté scientifique. Alors comment positionner les théories scientifiques modernes — telles que le modèle du Big Bang ou la théorie de l’évolution? Bien que basées sur des démarches cognitives bien différentes basées sur l’observations, l’expérimentation et modélisation, ces théories occupent aujourd’hui une place centrale dans la représentation partagée de l’origine et de la structure du monde. Il ne s’agit évidemment pas ici de comparer leur validité ou les processus cognitifs en œuvre pour l’un ou l’autre, mais d’observer que ces différentes productions humaines remplissent, à des époques distinctes, une fonction analogue : offrir aux groupes et aux individus une lecture commune du monde qui les entoure.

10: Cartographier le Monde 5/5 91

Une singularité intéressante des récits scientifiques tient à la manière dont ils découpent les questions qu’ils cherchent à résoudre. Là où les mythes cosmogoniques ou les grands corpus religieux — tels que la Bible — agrègent dans un même ensemble narratif des réponses à une multitude d’interrogations (comment le monde fut créé, d’où viennent les humains, pourquoi certains animaux possèdent telle caractéristique ou pourquoi tel relief existe), les modèles scientifiques tendent au contraire à isoler les problèmes. Chaque théorie s’attache ainsi à traiter un phénomène particulier : l’origine de l’univers dans le cas du modèle du Big Bang, l’apparition de la diversité biologique pour la théorie de l’évolution, ou encore la formation des continents pour la tectonique des plaques. Une autre différence notable concerne la cohérence interne de ces systèmes narratifs. Les théories scientifiques sont conçues pour s’inscrire dans un cadre explicatif global dont les différentes parties doivent être compatibles entre elles et révisables à la lumière de nouvelles observations. Les corpus religieux, quant à eux, sont souvent le produit d’une longue stratification de traditions. La Bible, par exemple, rassemble des textes composés sur plusieurs siècles et issus de contextes historiques variés. Il n’est donc pas surprenant que certaines représentations du divin ou certains messages évoluent au fil des textes. Ainsi, si la Genèse présente un Dieu créateur unique, d’autres passages de l’Ancien Testament semblent conserver la trace d’un horizon religieux où l’existence d’autres puissances divines n’est pas totalement absente. À titre d’exemple, dans l’Exode, Moïse chante : « Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté, redoutable en exploits, opérant des merveilles ? » Ou encore dans Psaume 82 :1-8 dans lequel il est fait mention d’une assemblée divine : « Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu, il juge au milieu des dieux : Jusqu’à quand jugerez-vous de façon injuste et favoriserez-vous les méchants? » » De même, l’image du divin se transforme au fil des traditions bibliques. Le Dieu de l’Ancien Testament apparaît souvent comme une puissance redoutable capable de punir collectivement des peuples entiers — lors du déluge, de la destruction de Sodome et Gomorrhe ou encore de la mort des premiers-nés d’Égypte. Le Nouveau Testament propose pour sa part une figure divine radicalement différente, centrée sur l’amour, le pardon et la rédemption. Ces transformations ne témoignent pas nécessairement d’une incohérence, mais plutôt de l’évolution des représentations religieuses au sein des sociétés qui ont produit ces textes. À la différence de nombreux systèmes mythologiques ou religieux, les récits scientifiques sont conçus pour être continuellement révisés à la lumière de nouvelles observations. Leur cohérence interne constitue un critère central : toute nouvelle théorie doit non seulement expliquer les phénomènes qu’elle étudie, mais aussi s’articuler avec les cadres théoriques déjà établis ou, le cas échéant, les remplacer par un modèle plus englobant. L’histoire des sciences est ainsi jalonnée de ces moments de réorganisation où un nouveau récit explicatif vient redessiner la carte du réel. L’un des grands défis de la physique contemporaine illustre bien cette exigence de cohérence. Deux théories aujourd’hui extraordinairement efficaces décrivent l’univers à des échelles différentes : la mécanique quantique, qui rend compte du comportement de la matière et de l’énergie à l’échelle des particules, et la relativité générale, qui explique la structure de l’espace-temps et la gravitation à l’échelle cosmique. Pourtant, ces deux cadres théoriques demeurent difficiles à concilier dans un modèle unique. La quête d’une théorie capable d’unifier ces deux descriptions — parfois évoquée sous le nom de « théorie du tout » — constitue ainsi l’un des grands chantiers de la physique fondamentale. Quoiqu’il en soit, c’est dans cette perspective fonctionnelle que j’intégrerai, aux côtés des grands corpus théologiques comme la Bible, le Coran ou la Torah, ce que j’appellerai désormais des récits scientifiques — non comme des mythes contemporains, mais comme des formes narratives structurantes participant à l’élaboration d’une représentation partagée du réel.