Pensez le Futur.

Le Congrès américain s’apprête à qualifier le Front Polisario d’organisation terroriste 2528

Chose promise, chose due. Comme il l’avait déjà annoncé il y a quelques semaines, Joe Wilson, sénateur républicain représentant la Caroline du Sud, vient de déposer une proposition de loi bipartisane à la Chambre des représentants des États-Unis visant à qualifier le Front Polisario d’organisation terroriste étrangère. Cette proposition est bipartisane car elle est également signée et proposée par le sénateur démocrate californien Jimmy Panetta. Ce projet, intitulé « Polisario Front Terrorist Designation Act », vise à inscrire le Polisario sur la liste américaine des organisations terroristes. L’inscription sur cette liste noire entraîne automatiquement des sanctions sévères, telles que l’interdiction de tout soutien matériel ou financier, le gel des avoirs sous juridiction américaine, ainsi que l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour les membres de l’organisation. Par ricochet, le vote de ce projet aura également un impact direct et significatif sur le pays hôte du Polisario et sur ses soutiens éventuels. Le contenu du projet de loi est simple et clair. Le Polisario y est décrit comme une milice marxiste soutenue par l’Iran, le Hezbollah et la Russie. Il est affirmé que cette milice déstabilise la région du Sahara occidental et menace la sécurité du Royaume du Maroc, allié historique indéfectible des États-Unis. Le projet met également en avant des liens présumés entre le Polisario et des groupes extrémistes dans le Sahel, tout en mentionnant des accusations graves de violations des droits humains commises par la milice. Les sénateurs auraient pu enrichir le texte en rappelant la genèse du mouvement, notamment le soutien de Cuba et la générosité de Kadhafi à son égard pendant des décennies. Cela sera probablement évoqué lors des débats. Dans le contexte géopolitique actuel, le Polisario est perçu comme un proxy iranien hostile à la stabilité régionale, notamment par son implication dans des réseaux de contrebande et d’activités terroristes dans la région, des faits parfaitement documentés. Le texte cherche donc à reconnaître officiellement le Polisario comme une entité terroriste, ce qui permettrait, outre les sanctions internationales, de renforcer la coopération sécuritaire contre ce mouvement séparatiste. L’initiative a de très fortes chances d’aboutir après avoir bien évidemment satisfait à toutes les étapes et procédures nécessaires. Le projet de loi a été déposé le 24 juin 2025 et est actuellement en cours d’examen par les comités des Affaires étrangères et de la Justice de la Chambre des représentants. Le processus législatif américain comporte plusieurs étapes : examen et approbation en commission, vote à la Chambre des représentants, passage au Sénat, puis signature par le président des États-Unis. La durée exacte du processus est variable, mais on attend généralement que l’examen en commission prenne plusieurs semaines, voire quelques mois, suivi des votes en session plénière. Le texte semble toutefois bénéficier d’un fort soutien, puisqu’il porte la signature d’un démocrate et d’un républicain, ce qui élimine tout clivage partisan à ce niveau. Il pourrait être adopté dans les mois à venir, même si rien ne garantit une évolution rapide ou certaine, car des débats politiques et géopolitiques pourraient influencer le calendrier. L’adoption de cette loi marquerait une inflexion historique dans la politique américaine sur le Sahara occidental, avec des implications diplomatiques et sécuritaires importantes. Les États-Unis, ayant déjà officiellement reconnu la marocanité des provinces concernées, renforceraient ainsi leur position et entraîneraient dans leur sillage un soutien accru au Maroc. La résolution du conflit artificiel, qui dure depuis un demi-siècle, autour des provinces du sud du Royaume n’a jamais été aussi proche. La majorité républicaine contrôle à la fois la Chambre des représentants et le Sénat, avec 218 sièges sur 435 à la Chambre et 53 sur 100 au Sénat, ce qui faciliterait le passage de la loi. D’autant plus que les républicains sont très disciplinés et soutiennent fortement cette initiative, notamment en raison de leur loyauté envers Donald Trump et du soutien affiché du secrétaire d’État Marco Rubio, proche des positions marocaines. La proposition de loi déposée par les sénateurs Joe Wilson et Jimmy Panetta a donc de fortes chances d’aboutir rapidement. Le texte bénéficie d’un soutien bipartisan, ce qui augmente ses chances d’adoption sans obstacle majeur. Le contexte géopolitique, renforcé par les rapports récents des Think Tanks américains Heritage Foundation et Hudson Institute démontrant le caractère terroriste du Polisario et ses liens avec l’Iran et d’autres acteurs hostiles, légitime politiquement cette proposition. Le projet de loi bipartisan visant à qualifier le Polisario d’organisation terroriste trouve ainsi toute sa raison d’être au vu des liens avérés avec des acteurs hostiles aux intérêts américains et marocains, ainsi que de ses activités déstabilisatrices dans la région. Une fois la loi adoptée par les deux chambres, le président dispose de dix jours pour la signer, ce qui peut accélérer sa promulgation si l’exécutif y est favorable, ce qui ne semble pas faire de doute.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Le sport au Maroc : entre reconnaissance constitutionnelle et stagnation structurelle 28

Depuis la Constitution de 2011, le sport est reconnu comme un droit fondamental des citoyens marocains, avec trois articles garantissant l'accès aux infrastructures et à la pratique physique, sous la responsabilité de l'État et des collectivités territoriales. Pourtant, ce cadre ambitieux reste entravé par une loi antérieure à la réforme constitutionnelle et non amendée depuis, créant un décalage entre principes élevés et mise en œuvre concrète. La loi 30‑09, promulguée par dahir en 2010, structure les relations entre l'État, les fédérations et les associations, mais privilégie une logique de contrôle administratif plutôt qu’une dynamique de promotion active de la pratique sportive. Elle s’articule difficilement avec la nouvelle architecture territoriale issue de la Constitution de 2011, ne consacre pas de manière suffisamment opératoire des catégories comme le sport scolaire ou le sport pour tous, et reste avare en mécanismes d'incitation économique et fiscale susceptibles d’attirer l’investissement privé dans une économie du sport encore émergente. Le dispositif apparaît ainsi davantage orienté vers la conformité réglementaire que vers l’élargissement de la base de pratiquants, à rebours de plusieurs législations étrangères qui visent explicitement à stimuler la participation et les partenariats public‑privé. Les effets de ces limites se lisent dans le niveau de pratique organisée. Avec une population d’environ 36,8 millions d’habitants en 2024, le Maroc compterait autour de 350 000 licenciés sportifs, soit moins de 1% de la population engagée dans une pratique fédérale structurée. Ce ratio extrêmement faible contraste fortement avec d'autres pays. La France compte près de 17 millions de licences pour une population d’environ 68 millions d’habitants, soit environ 25 licences pour 100 habitants, signe d’un haut niveau de structuration de la pratique fédérale. Aux Pays‑Bas, les taux atteignent entre 15% et 25%. Le taux est estimé à 30% en Allemagne. Autrement dit, là où les sociétés européennes parviennent à transformer le potentiel démographique en pratique régulière et organisée, le Maroc demeure dans une configuration où la base de licenciés reste marginale au regard de la population totale. Ce déficit quantitatif s’accompagne d’une forte fragmentation du paysage fédéral, marqué par la coexistence de fédérations relativement structurées et de disciplines avec un noyau très restreint de pratiquants. Certaines disciplines fonctionnent de manière quasi confidentielle, d'où la question de la pertinence des modes d’allocation des ressources publiques et de la capacité réelle de ces fédérations à assurer leurs missions de développement de la pratique de masse, de formation des cadres, de détection des talents et de structuration économique des disciplines. Dans les modèles les plus performants, les fédérations jouent un rôle pivot, articulant sport de masse, haut niveau et développement économique. Lorsque la base de pratiquants est aussi réduite, la soutenabilité d'un bon modèle devient problématique. Depuis l’entrée en vigueur de la loi 30‑09, plusieurs responsables se sont succédés à la tête du département en charge du sport, sans qu’une réforme législative n’ait été menée pour aligner le cadre juridique sur les exigences de la Constitution de 2011. Cette inertie normative tranche avec un environnement en profonde mutation, marqué par la professionnalisation croissante du sport, la montée des enjeux économiques et médiatiques et les ambitions du Maroc en matière d’organisation d’événements internationaux. Alors que, dans de nombreux pays, les politiques sportives sont conçues comme des politiques publiques transversales, articulées à la santé publique, à l’éducation, à l’urbanisme, à l’économie et à l’emploi, cette approche intégrée demeure incomplètement traduite dans les textes et les dispositifs opérationnels marocains. Face à ce constat, plusieurs axes de réforme apparaissent incontournables. Un remplacement de la loi 30‑09 permettrait d’introduire des définitions des concepts plus précises, de clarifier la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales et d’intégrer explicitement les objectifs constitutionnels en matière de droit au sport et d’égalité d’accès. Elle pourrait également renforcer les dispositions relatives à l’éthique, à la gouvernance et à la transparence des fédérations et associations sportives, afin de consolider leur légitimité et leur capacité d’action. Le développement du sport scolaire, universitaire et celui pour tous, constitue un deuxième levier stratégique. L’expérience internationale montre que les systèmes sportifs les plus performants reposent sur un socle puissant de pratique en milieu éducatif, qui joue un double rôle: élargir la base de pratiquants et alimenter le vivier de talents pour le haut niveau. Au Maroc, une politique volontariste d’intégration du sport dans les cursus scolaires et universitaires, soutenue par des infrastructures de proximité pour tous, contribuerait à sortir le pays de la zone de très faible densité de licenciés où il se trouve actuellement. Pour cela, un axe important à envisager en urgence est la formation de bon niveau des enseignants. Un troisième axe concerne les incitations économiques et fiscales. L’investissement privé et associatif dans les infrastructures et les clubs pourrait être stimulé par des mécanismes ciblés: déductions, exonérations partielles, dispositifs de mécénat sportif, ainsi que par un cadre plus lisible pour les partenariats public‑privé. Une telle évolution permettrait de réduire la dépendance vis‑à‑vis des subventions publiques et de dynamiser l’économie du sport, qui génère déjà 1,6% du PIB, mais reste en deçà de son potentiel. Enfin, la rationalisation du système fédéral apparaît comme une condition de crédibilité de la réforme. Une évaluation périodique des fédérations, fondée sur des critères de gouvernance: nombre de licenciés, résultats sportifs et contribution à la pratique de masse, permettrait d’optimiser l’allocation des ressources publiques. Cette rationalisation devra s’accompagner de la révision du mode d'établissement des contrats d’objectifs entre l’État et les fédérations. Le sport marocain se trouve dans une situation paradoxale: reconnu au plus haut niveau juridique comme un droit fondamental, il reste limité par un cadre institutionnel et législatif largement conçu avant la réforme constitutionnelle de 2011 et par un niveau de pratique organisée très éloigné des standards. Dans un contexte où le sport est devenu un enjeu majeur de santé publique, de cohésion sociale et de rayonnement international, la réforme du système sportif marocain apparaît désormais comme une nécessité stratégique, qui suppose à la fois une refonte législative et une reconfiguration profonde des politiques publiques. Voilà un autre chantier pour le prochain gouvernement s'il prenait conscience de l'importance de ce secteur.

Maroc : 113 kg jetés par personne, l'impératif d'une stratégie anti-gaspillage de denrées alimentaires... 42

Le dernier avis, élaboré par le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) dans le cadre d’une auto-saisine, s’intitule « Perte et gaspillage des denrées alimentaires au Maroc : ampleur du phénomène et enjeux pour une intervention efficace ». Il analyse les causes de ce phénomène et ses répercussions à l’échelle nationale, tout en proposant des leviers pour transformer durablement les modes de production, de distribution et de consommation. L’objectif est d’aligner ces changements sur les priorités nationales en matière de durabilité, de souveraineté et de sécurité alimentaires. Ce phénomène est mondial et ses impacts ne cessent de croître. Au Maroc, son ampleur et ses effets spécifiques méritent une attention particulière et c'est en cela que l'avis est fort important et ne devrait pas rester lettre morte. Voilà une véritable thématique pour la prochaine campagne électoral si bien évidemment les partis sont en mesure de produire des idées dans ce sens.. À l’échelle mondiale, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, la chaîne de valeur alimentaire enregistrait une perte d’environ 13,2% entre récolte et vente au détail en 2022. Le gaspillage aux niveaux des ménages, restaurants et commerces représentait alors près de 19% de la production alimentaire totale. La tendance est similaire au Maroc. Selon l’indice du gaspillage alimentaire publié en 2024, les ménages marocains ont jeté environ 2,4 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit 113 kg par personne et par an, contre 91 kg en 2021. Les pertes et le gaspillage surviennent à toutes les étapes de la chaîne de valeur alimentaire. Dans les phases initiales: production, récolte, stockage et transport, certaines filières, en particulier: fruits, légumes et céréales, enregistrent des pertes de 20 à 40%. Aux étapes ultérieures, le gaspillage résulte de pratiques commerciales et de comportements inadaptés : achats excessifs, méconnaissance des méthodes de conservation, faible valorisation des invendus. D’où des coûts économiques et sociaux élevés. Ces pertes génèrent des charges importantes pour les producteurs et distributeurs, réduisent la disponibilité alimentaire et accentuent la vulnérabilité des populations à faible revenu. Elles exercent aussi une pression sur les ressources naturelles: le CESE estime à 6,1 milliards de m³ l’eau mobilisée annuellement pour produire des denrées qui ne seront jamais consommées. Les déchets alimentaires, par ailleurs, polluent et contribuent aux émissions de gaz à effet de serre, soulignant l’urgence d’une coordination accrue. À ce jour, les réponses institutionnelles, quand elles existent, restent fragmentées et peu efficaces. Malgré quelques initiatives publiques et privées, les actions demeurent dispersées, faute de cadre juridique spécifique, de vision nationale intégrée et de gouvernance efficace. Le CESE considère à juste titre que réduire ces pertes et ce gaspillage est un enjeu stratégique majeur, à placer au cœur d’une stratégie nationale pour une alimentation durable. Celle-ci renforcerait la souveraineté et la sécurité alimentaires, préserverait les ressources, rationaliserait les importations et intrants, et promouvrait un modèle plus équitable et résilient face aux crises. Dans cette optique, le Conseil préconise un plan d’action spécifique, intégrable à la stratégie nationale, avec comme recommandations principales : 1. Adopter une loi contre la perte et le gaspillage alimentaires, interdisant la destruction des invendus, facilitant leur dons aux associations, institutions sociales et banques alimentaires. 2. Clarifier les dates de consommation : « à consommer jusqu’au » (sécurité sanitaire) et « à consommer de préférence avant » (qualité). 3. Instaurer une gouvernance multisectorielle associant autorités publiques, secteur privé et société civile. 4. Créer un observatoire national pour collecter les données, produire indicateurs et proposer des mesures correctives. 5. Intégrer des objectifs de réduction du gaspillage dans les politiques publiques, notamment pour la restauration en hôpitaux, écoles, centres sociaux et prisons. 6. Développer des infrastructures de stockage et transport; entrepôts réfrigérés à Energie solaires, dans les régions agricoles. 7. Favoriser les circuits courts pour limiter les intermédiaires et pertes en transport. 8. Promouvoir le recyclage des surplus comme les réfrigérateurs solidaires et le recours aux dons alimentaires. La lutte contre la perte et le gaspillage alimentaires dépasse la simple gestion des ressources: c’est un levier pour la sécurité alimentaire, l’efficacité agricole et la préservation naturelle. Dans un contexte de raréfaction de l’eau, de pressions climatiques et de besoins croissants, la lutte est impérative pour un système alimentaire marocain durable et résilient. In fine, elle jugulera impérativement l’inflation et soutiendra efficacement l’économie nationale. Cette stratégie a toutes les chances de réussir, grâce à des facteurs culturels et cultuels. Le gaspillage (isrâf ou tabdhîr) est prohibé religieusement car signe d’ingratitude envers les bienfaits divins. Le Coran ordonne : « Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès, car Allah n’aime pas les gaspilleurs », sourate al-A‘râf. L’usage des biens est permis, mais l’excès condamné. L’ampleur de ce phénomène au Maroc en fait un enjeu politique urgent, nécessitant une action efficace et pérenne. Un véritable programme pour le prochain exécutif s'il en prenait conscience.

Christopher Ross ou la diplomatie à contre-courant 90

Il arrive que des diplomates, une fois leur mission terminée, choisissent la réserve que commande leur ancien statut. D’autres préfèrent continuer à intervenir dans des débats qu’ils ont pourtant contribué à complexifier. Christopher Ross appartient clairement à cette seconde catégorie. Dans un article récent, l’ancien émissaire pour le Sahara marocain a de nouveau pris position sur ce dossier sensible. Avec le recul du temps, son analyse n’a gagné ni en nuance ni en distance critique. À la lecture de son texte, c’est plutôt l’inverse qui se produit: même grille de lecture, mêmes postulats et, surtout, même indulgence à l’égard d’Alger. Cette persistance soulève une question fondamentale: que cherche Ross aujourd’hui en intervenant à nouveau dans un dossier dont il a été l’un des médiateurs les plus contestés? Nommé en 2009 par Ban Ki-moon, il succédait à une série d’émissaires confrontés à la même difficulté: sortir d’une impasse diplomatique héritée de la guerre froide. **Ce conflit trouve en effet ses racines dans les bouleversements géopolitiques des années 1970. Le Maroc a conforté sa souveraineté historique sur la région en 1975, provoquant le retrait de l’Espagne, tandis que le Polisario, soutenu politiquement, financièrement et militairement par l’Algérie et la Libye, revendiquait la création d’un État indépendant.** Le dossier prend une dimension internationale avec la création, en 1991, de la MINURSO qui devait superviser l'organisation d'un référendum; une idée proposé par feu Hassan II dans un discours prononcé à Nairobi lors d’un sommet de l’OUA. Très vite, les entraves créées par le Polisario, notamment sur l’identification du corps électoral, rendent ce projet quasi impossible et le processus s’enlise. **C’est alors que le Maroc propose en 2007 une initiative politique majeure: un plan d’autonomie élargie pour les provinces du Sud, sous souveraineté marocaine. Le projet est présenté au Conseil de sécurité comme une solution réaliste et pragmatique et reçoit un soutien international croissant, qualifié de «sérieux et crédible» par plusieurs résolutions. C’est un véritable tournant du réalisme diplomatique.** Depuis, le paysage diplomatique autour du Sahara a profondément évolué. De nombreux États considèrent désormais le plan d’autonomie marocain comme la base la plus crédible pour une solution politique durable. En 2020, l’administration Trump annonce officiellement la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Un tournant majeur dans l’équilibre diplomatique du dossier. Dans la foulée, plusieurs puissances occidentales réaffirment leur soutien au plan d’autonomie, tandis que des pays arabes, européens et africains ouvrent des consulats à Laâyoune ou Dakhla, reconnaissant de facto l’administration marocaine du territoire. Au sein de l'ONU, la terminologie employée par les résolutions du CS a également évolué: la notion de «solution politique réaliste, pragmatique et durable» s’est imposée comme ligne directrice du processus. Ce glissement vers une approche pragmatique traduit une réalité simple: le référendum envisagé dans les années 1990 n’est plus considéré comme une option viable. C’est précisément ce tournant diplomatique que Ross, resté prisonnier d’une vision dépassée, semble refuser d’intégrer. Dans ses prises de position récentes, il continue de défendre une lecture du conflit renvoyant à une époque révolue, en s’accrochant à des schémas diplomatiques que la réalité géopolitique a largement dépassés. *Cette posture interroge jusque sur la droiture du personnage.* Dès son mandat, le Royaume avait exprimé de sérieuses réserves quant à son impartialité et en demanda officiellement le remplacement en 2012; la confiance ayant été gravement entamée. Un médiateur, par définition, doit maintenir une distance équitable entre les parties. Lorsque cette distance disparaît, la médiation perd sa crédibilité. De fait, Ross n’a jamais vraiment dissipé le soupçon d’une proximité avec la position algérienne. Le rôle de l’Algérie dans ce conflit est central. L’un des points les plus controversés de son discours concerne précisément la place d’Alger dans ce dossier. **Depuis cinquante ans, l’Algérie affirme officiellement qu’elle n’est qu’un «pays observateur» dans ce conflit. La réalité diplomatique et stratégique est tout autre. Alger héberge, arme, finance le Polisario, et accueille à Tindouf des milliers de réfugiés dont une partie importante n’est même pas originaire du territoire concerné.** Il ne fait guère de doute que le conflit est avant tout un différend opposant l’Algérie au Maroc; analyse désormais largement partagée par les principaux acteurs internationaux. Aucune solution durable ne pourra émerger sans l’implication directe d’Alger dans les négociations. Dans ce contexte, les prises de position répétées de Ross paraissent anachronisme et fragilisent sa crédibilité. En continuant de s’aligner, dans les faits, sur l'Algérie et le Polisario, il donne l’impression de prolonger un combat politique plutôt que d’éclairer le débat. La responsabilité des anciens médiateurs internationaux est posée. *Lorsqu’un ancien représentant de l’ONU s’exprime publiquement de manière aussi tranchée, il engage indirectement l’image de l’institution qu’il a servie. Or la crédibilité de la diplomatie internationale repose précisément sur la neutralité de ses intermédiaires.* L’histoire diplomatique du Sahara est jalonnée de tentatives de médiation, de plans successifs et d’initiatives avortées. Avant Ross, d’autres envoyés avaient tenté de débloquer la situation, notamment James Baker, qui proposa au début des années 2000 un plan de transition finalement rejeté. Chaque tentative a rappelé une vérité fondamentale: sans volonté politique régionale, aucun schéma ne peut aboutir. C’est précisément pourquoi la tendance actuelle de la diplomatie internationale privilégie une solution réaliste, fondée sur l’autonomie et la coopération régionale, plutôt que sur des constructions maximalistes héritées de la guerre froide. Au fond, la question n’est pas de savoir si Ross a le droit d’exprimer une opinion. Comme tout ancien diplomate, il peut, bien sûr, participer au débat. Mais lorsqu’il persiste à défendre une vision qui ignore les évolutions majeures du contexte géopolitique, son discours prend l’allure d’un combat d’arrière‑garde. Le monde a changé, les équilibres régionaux aussi. **Le Sahara sous souveraineté marocaine, n’est plus seulement une question héritée de la décolonisation: il est désormais au cœur d’une recomposition stratégique de l’Afrique atlantique et du Nord. Face à ces transformations, la diplomatie internationale semble avoir choisi le pragmatisme.** Christopher Ross, lui, paraît avoir choisi la nostalgie d’un paradigme révolu. En affaires internationales, l’histoire montre que ceux qui s’accrochent aux paradigmes du passé finissent presque toujours par se retrouver à contre‑courant des réalités du présent.

Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale... 154

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, le paysage politique marocain se transforme subtilement, parfois de manière maladroite. Les solidarités de circonstance qui caractérisent souvent les débuts de mandat semblent s’effriter, laissant place à des positionnements plus individuels. Le « clan gouvernemental », autrefois soudé par la logique de la majorité, relève désormais davantage du souvenir que de la réalité. Chaque acteur politique affine, ou non, sa stratégie; mesure, ou non, son audience et prépare, déjà ou pas, la séquence électorale à venir. Dans ce contexte de pré‑campagne implicite, la récente polémique autour des déclarations du ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a servi de révélateur des tensions latentes au sein de l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch. Lors d’une rencontre avec de jeunes Marocains résidant à l’étranger (MRE), le ministre, sur un ton qu’il voulait sans doute léger et direct, a suggéré que ceux qui choisissent de revenir au pays devraient le faire par conviction et par engagement, et non dans l’espoir d’en tirer des avantages particuliers. Le ton blagueur à la façon Mezzour n’a pas été perçu comme tel : rigueur lui en sera tenue. La formule, rapidement sortie de son contexte et amplifiée par les réseaux sociaux, politiques et médiatiques, a suscité une vive réaction. Certains y ont vu une remise en cause du rôle et de la contribution de la diaspora marocaine, forte de plusieurs millions de personnes à travers le monde. L’affaire a pris une dimension inattendue lorsque le ministre délégué chargé de l’Investissement, Karim Zidane, a publiquement pris ses distances avec les propos de son collègue. L’un est membre de l’Istiqlal, l’autre du RNI, faut‑il le rappeler. Lors d’un meeting politique organisé par le Rassemblement National des Indépendants, formation qui dirige actuellement le gouvernement, Zidane n’a pas caché son désaccord, se disant choqué par ce qu’il considère comme des propos inadmissibles. Il a tenu à rappeler en termes forts l’importance stratégique et symbolique de la diaspora pour le Maroc, comme si quelqu’un en doutait. Son intervention comportait également une dimension personnelle : lui‑même issu de cette communauté, il a expliqué être revenu au pays non pour bénéficier d’avantages, mais parce que son parti lui a proposé de mettre ses compétences au service de l’action publique. Il a rang de ministre, faut‑il le rappeler. Serait‑il revenu si on ne lui avait pas proposé ce poste là et ce qui l’accompagne comme avantages ? on ne le saura jamais. Dans son discours, le ministre délégué à l’Investissement a défendu l’idée que les Marocains établis à l’étranger ne doivent pas être réduits à leur rôle économique ou à leurs transferts financiers, point sur lequel tout le monde est d’accord, Mezzour compris. Selon Zidane, les jeunes issus de l’immigration qui choisissent de revenir au Maroc constituent une richesse humaine et un levier de modernisation. **Mais qui en doute ?** Zidane a conclu son intervention sur une note à la fois ferme et émotionnelle, affirmant que « les sept millions de Marocains vivant à l’étranger sont toujours les bienvenus », et qu’ils demeurent parmi les meilleurs ambassadeurs du Royaume dans leurs pays d’accueil. **Mezzour a‑t‑il nié ou remis cela en cause ?** Certainement pas, la preuve étant qu’il débattait précisément avec de jeunes MRE lors de la rencontre à l’origine de la polémique. Il essayait justement de les motiver et de les inciter à rentrer au pays. *L’épisode a toutefois mis en lumière une réalité plus large : la fragilité apparente de la cohésion gouvernementale. Voir deux ministres d’un même exécutif s’opposer publiquement sur une question aussi sensible renvoie l’image d’un attelage politique où la discipline collective s’effrite, à mesure que se profile la compétition électorale.* Cette situation pose également la question de la répartition des compétences ministérielles : **le portefeuille de l’Investissement et celui de l’Industrie et du Commerce se recoupent partiellement, ce qui nourrit parfois des chevauchements de discours et des rivalités de positionnement. Certains observateurs y voient la conséquence d’une architecture gouvernementale où les frontières des responsabilités n’ont pas toujours été tracées avec la plus grande clarté.** Cela devrait être évité dans le prochain gouvernement. Il s'agit autant d'efficacité que d'économie de deniers publics. La controverse ne se résume pas à une simple incartade ou à une erreur d’expression politique. Les défenseurs de Mezzour soulignent que ce dernier est l’un des rares ministres à s’exprimer régulièrement en public avec hardiesse, à débattre avec les jeunes et à assumer ses positions, quitte à susciter la polémique. Dans un univers politique souvent marqué par la prudence excessive et la communication verrouillée, cette franchise peut être perçue par certains comme une forme de courage politique dont manquent manifestement de nombreux membres du gouvernement. À l’inverse de Mezzour, d’autres membres de l’exécutif cultivent une discrétion presque totale, au point que nombre de citoyens peinent à identifier leurs actions, voire leurs visages. Cette différence de style nourrit un contraste frappant entre une parole mal formulée, parfois maladroite ou incomprise mais visible, et un silence institutionnel qui entretient la distance entre gouvernants et gouvernés. Au‑delà de la polémique, l’incident révèle surtout l’entrée progressive du système politique national dans une phase préélectorale. Les ministres redeviennent des figures partisanes à part entière, et chaque déclaration peut être interprétée à l’aune de la compétition à venir. Les lignes de fracture se dessinent, les sensibilités s’affirment et la solidarité gouvernementale cède peu à peu la place à la logique du positionnement. Reste une interrogation, partagée par de nombreux citoyens : combien de temps encore cette majorité pourra‑t‑elle préserver l’apparence de l’unité ? Et surtout, lorsque s’approchera le 26 septembre, moment où les électeurs trancheront et décideront du sort de cette génération politique, quelle lecture feront‑ils de ces tensions exposées au grand jour ? Car, à mesure que l’horizon électoral se rapproche, une certitude s’impose : tôt ou tard, c’est dans les urnes que tout ce « beau monde » devra rendre des comptes. Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale ne sera plus qu'un vague souvenir d'ici là. Les citoyens ont d'autres grilles de lecture.

Le Ramadan paradoxal : piété, irritabilité, surconsommation et berne de productivité... 199

Chaque année, le Ramadan s’installe au Maroc comme une respiration collective. Les rythmes se modifient ou s'inversent, les habitudes se réorganisent ou se désorganisent, les nuits s’animent et les journées ralentissent. Mois sacré par excellence, il est d’abord celui du jeûne, du recueillement, de la piété et de la solidarité. Mais il est aussi, et de plus en plus, celui d’un paradoxe national : une ferveur spirituelle intense cohabitant avec une nervosité sociale accrue, un gaspillage alimentaire massif et une baisse notable de la productivité. **Le Ramadan, tel qu’il est prescrit et recommandé est un temps de discipline intérieure. Le jeûne n’est pas seulement abstinence alimentaire ; il est maîtrise de soi, retenue, patience. Les foukaha, les érudits et les enseignants à l'école, insistent sur la dimension morale du jeûne : s’abstenir de colère, d’insultes, d’injustice. Bref mettre de coté toutes fourberies. Or, dans la réalité marocaine contemporaine, le mois sacré semble parfois produire l’effet inverse. C'est le mois de la tension sociale injustifiée.** Dans les grandes villes comme Casablanca, Rabat ou Marrakech, si la matinée est plutôt calmes, la fin d’après-midi devient un moment critique. Circulation saturée, impatience palpable, altercations routières plus fréquentes. Les services d’urgence et les commissariats observent traditionnellement une hausse des conflits mineurs et des comportements agressifs en fin de journée. Hausse aussi chez les gastros et autres spécialités médicales... On mange trop et mal. Le jeûne, combiné au manque de sommeil, dû aux soirées prolongées après la rupture du jeûne et au réveil pour le shour entre autres, affecte l’équilibre physiologique. Irritabilité, baisse de concentration, fatigue chronique deviennent monnaie courante. Dans un pays où la régulation émotionnelle est déjà mise à l’épreuve dans la vie de tous les jours, le Ramadan agit comme un amplificateur. Cette nervosité n’est pas une fatalité religieuse, loin de là ; elle est une conséquence sociologique d’un mode d’organisation du mois qui s’est progressivement éloigné de son esprit initial de modération, de maitrise de soi et de recueillement, le jour comme la nuit.. Comme conséquence immédiate la productivité est en berne. Sur le plan économique, l’impact est tangible. Les horaires administratifs sont réduits, les bureaux se vident sans raison l’après-midi, les chantiers tournent au ralenti. Dans certains secteurs, la baisse d’activité est assumée ; dans d’autres, elle engendre des retards structurels. Ramadan excuse et explique tout. On fait supporter sans vergogne son désengagement à la communauté. **Le Maroc aspire à accélérer sa croissance, attirer les investissements et améliorer sa compétitivité. Or, durant près d’un mois, chaque année, l’économie fonctionne en régime dégradé.** Le secteur privé s’adapte, mais à quel coût ? La baisse de productivité n’est pas seulement quantitative ; elle est aussi qualitative : décisions reportées, réunions écourtées, projets différés. L'administration et son personnel accentuant le tout. Il serait caricatural d’en faire porter la responsabilité à la religion. Le problème n’est pas le Ramadan ; il est l’absence d’une culture de performance compatible avec les exigences spirituelles. Le rendement et la responsabilité devraient faire partie des valeurs du mois sacré. Autre contradiction majeure : le paradoxe du gaspillage alimentaire. Alors que le jeûne devrait rappeler la faim des plus démunis, les tables du ftour débordent. Soupes multiples, pâtisseries en abondance, plats redondants. Les marchés explosent, les dépenses alimentaires augmentent considérablement, et une part significative des denrées finit à la poubelle. Les porte monnaies se vident et souffrent. *Ce phénomène révèle une transformation culturelle qui peut étonner : le Ramadan est devenu, en partie, un événement social et consumériste.* Les grandes surfaces réalisent leurs meilleurs chiffres, la publicité redouble d’intensité, les chaînes de télévision rivalisent de productions spéciales pour conquérir une audience nocturne volontairement captive. En ce début du mois les chaines nationales enregistrent plus de 70% de l'audimat. Chiffre dont elles sont très loin en temps normal, les marocains étant férus de chaines étrangères. Le mois de la frugalité se transforme paradoxalement en mois de surconsommation. L'on peut alors se questionner: s'git il de Spiritualité authentique ou de ritualisation sociale ? **Il serait injuste de réduire le Ramadan marocain à ses dérives.** Des milliers d’initiatives solidaires voient le jour. Associations, mosquées, bénévoles distribuent repas et aides aux plus vulnérables. Les familles se retrouvent, les liens intergénérationnels se resserrent. La mosquée retrouve une centralité vivante. **La question n’est donc pas de critiquer le Ramadan, mais d’interroger sa mise en pratique contemporaine. Sommes-nous fidèles à son esprit ou prisonniers d’habitudes culturelles qui en déforment le sens ?** Si le mois sacré devient synonyme de fatigue chronique, d’agressivité routière, de productivité affaiblie et de gaspillage, alors il y a un décalage entre le principe spirituel et sa traduction sociale. *Il est certainement temps de militer pour un Ramadan de responsabilité. Un débat national apaisé s’impose : comment concilier exigences spirituelles et performance collective ? Comment préserver la sacralité du mois tout en maintenant l’efficacité des institutions ? Comment transformer le jeûne en levier d’autodiscipline plutôt qu’en prétexte au relâchement ?* Le Ramadan pourrait être un laboratoire de transformation positive : apprentissage de la maîtrise de soi, optimisation du temps, rationalisation de la consommation, solidarité structurée. Il pourrait devenir un mois d’excellence morale et professionnelle. *Le Maroc, pays de tradition religieuse profonde et d’ambition économique affirmée, a tout intérêt à relever ce défi. Car au-delà des statistiques de productivité ou des scènes d’énervement urbain, la véritable question est celle-ci : faisons-nous du Ramadan un simple rituel collectif, ou un véritable exercice de réforme intérieure et sociale ?* **La réponse, chaque année, se joue dans les rues, les bureaux, les foyers et surtout dans la conscience de chacun. Nous avons encore moins d'une quinzaine de jours pour y réfléchir... et sérieusement.**

Walid Regragui : la démonstration de la compétence marocaine... 244

Il arrive parfois d’être témoin d’un moment rare où un homme, une équipe et une nation se rencontrent pour écrire une page d’histoire. Ils marquent durablement la mémoire collective et redéfinissent la perception que nous avons de nos propres capacités. Pour en avoir été acteur et témoin, je suis sûrement plus en mesure d’en mesurer la signification et la teneur que d’autres. L’épopée de l’équipe marocaine lors de la Coupe du monde au Qatar appartient incontestablement à cette catégorie. Et au cœur de cette aventure se trouve un homme: Walid Regragui. Lorsque celui-ci est nommé sélectionneur du Maroc en août 2022, à peine trois mois avant le début de la compétition mondiale, la situation de la sélection est incertaine. Le sélectionneur d’alors nous disait droit dans ses bottes: «Vous n’avez pas une équipe pour le Mondial.» Le climat autour de l’équipe est alors marqué par des tensions, des interrogations sur la cohésion du groupe et des doutes quant à sa capacité à rivaliser avec les grandes nations du football. Beaucoup pensaient qu’on allait faire un petit tour à Doha et puis s’en aller. En quelques semaines seulement, Regragui va réussir ce que peu d’entraîneurs parviennent à accomplir en plusieurs années: reconstruire un collectif, restaurer la confiance et donner à l’équipe nationale une identité claire, une identité qu’elle n’avait jamais eue auparavant. Le résultat dépasse toutes les attentes. Celui nommé à la tête de l’équipe un peu par défaut, un peu par accident, va simplement étonner le monde. Lors de ce Mondial, le Maroc réalise un parcours historique. Les Lions de l’Atlas terminent premiers de leur groupe devant la Croatie et la Belgique. En huitièmes de finale, ils éliminent l’Espagne après une bataille tactique intense conclue aux tirs au but. En quarts de finale, ils battent le Portugal et de quelle manière ! Une joute tactique à l’avantage de Regragui et sa troupe. Ils deviennent ainsi la première nation africaine à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde. On ne pouvait même pas en rêver. Cette performance place définitivement le Maroc dans l’histoire du football mondial. On n’atteint pas à un tel niveau par hasard. Il faut avoir une grande profondeur pour arriver à ce niveau. C’est le début d’une série de réalisations qui vont se succéder, donnant raison à une vision royale lancée le jour où le souverain en donnait le signal en inaugurant l’académie Mohammed VI de football. Mais au-delà du classement, une 4ème place historique, l’impact de cette épopée a été considérable. Elle a transformé l’image du football marocain à l’échelle internationale. Elle a surtout suscité une immense vague de fierté à travers le Maroc, l’Afrique et le monde dit arabe. Cette réussite n’est pas seulement sportive. Elle est aussi profondément symbolique. Le parcours de Walid Regragui illustre d’abord la montée en puissance du cadre marocain. Ancien international ayant porté les couleurs du Maroc pendant plus d’une décennie, il a ensuite construit une carrière d’entraîneur solide. Son sacre continental avec le Wydad Athletic Club lors de la Ligue des champions de la CAF 2022 constitue d’ailleurs l’une des étapes majeures de ce parcours. Son apport va aller au-delà du palmarès. Regragui a su imposer une vision claire du jeu et de la gestion humaine. Dans un groupe composé de joueurs évoluant dans les plus grands championnats européens: Espagne, France, Angleterre ou Italie, il a réussi à construire une unité remarquable avec une force de frappe à toute épreuve. Il a également su valoriser la double culture d’une grande partie des internationaux marocains, transformant cette diversité en une force collective. Sur le plan tactique, son équipe s’est distinguée par une organisation défensive d’une grande rigueur. Durant la période où il dirigeait l’équipe, le Maroc s’est imposé comme l’une des défenses les plus solides, encaissant très peu de buts face à des attaques parmi les plus redoutables du monde. Mais ce qui a surtout marqué les observateurs, c’est la dimension humaine de son leadership. Regragui a su créer un lien direct entre l’équipe nationale et son public. Par sa communication simple, sincère et souvent empreinte d’émotion, il a redonné aux supporters le sentiment que l’équipe nationale leur appartenait pleinement, au point où le public s’est cru le droit d’un « interventionnisme » devenu rude à la fin. Cela va l'irriter, le blesser. Dans un pays où la question de la confiance accordée aux cadres nationaux a souvent été débattue, l’expérience Regragui constitue une démonstration éclatante. Elle montre que la compétence marocaine existe, qu’elle est capable de gérer les plus grands défis et qu’elle peut s’imposer au plus haut niveau lorsque les conditions de confiance sont réunies. En cela, l’épopée de 2022 dépasse largement le cadre du football. Elle a contribué à renforcer la confiance collective dans nos capacités. Elle a rappelé que le Maroc peut produire des talents, non seulement parmi les joueurs, mais aussi parmi les entraîneurs, les dirigeants et les cadres sportifs. Les entraîneurs marocains auxquels la fédération a fait confiance ont tous surperformé. Le Maroc est devenu une puissance footballistique grâce à des Sektoui, Amouta, Sellami, Baha, Dguig, Chiba et, bien évidemment, Mohamed Ouahbi. Pour ceux d’entre nous qui ont consacré leur vie à la construction du sport national, ce message est particulièrement important. Le développement du sport ne dépend pas uniquement des infrastructures, des budgets ou des compétitions. Il dépend aussi, et peut-être surtout, de la confiance que nous accordons à nos propres compétences. En quelques mois, Walid Regragui a incarné cette confiance. Il a montré qu’un entraîneur marocain pouvait diriger une équipe au plus haut niveau mondial, affronter les plus grands du football et entrer dans l’histoire de la compétition la plus prestigieuse de la planète. Pour toutes ces raisons, son action mérite reconnaissance et respect, tout comme celle de tous ces entraîneurs qui, avec moi, avaient porté le Maroc au plus haut des classements mondiaux de l’athlétisme : Kada, Ouajou, Ayachi, Boutayeb, Sahere, Bouihiri et j’en passe. Au-delà des résultats et des statistiques, Regragui restera comme l’homme qui a permis à des millions de Marocains de croire, le temps d’une Coupe du monde et après, que tout devenait possible. Et dans le sport comme dans la vie des nations, ces moments sont précieux. Ils nous rappellent que la réussite collective commence souvent par une conviction simple: croire en nous-mêmes. Pour tout ce qu’il a apporté au football marocain, pour l’image qu’il a donnée de notre pays et pour l’inspiration qu’il représente pour les générations futures d’entraîneurs et de cadres sportifs, il est juste de lui dire aujourd’hui, avec sincérité et gratitude: Merci, Walid. J’ai eu le privilège de lui remettre son premier trophée de meilleur entraîneur de l’année. Il venait de remporter le titre de champion avec le FUS.

L’Iran face à l’épreuve de la réalité : la fin d’un mythe régional ? 247

Encore une séquence de tensions majeures au Moyen-Orient, mettant en lumière les fragilités profondes du régime iranien. Depuis son avènement en 1979, la République islamique s’est construite sur un récit politique d’une puissance révolutionnaire en opposition frontale au «Grand Satan» les USA, défenseur intransigeant de la cause palestinienne et de la libération de Jérusalem. Ce positionnement idéologique a permis à Téhéran de gagner des relais dans une partie du monde arabe, notamment au sein des mouvements hostiles à Israël. Elle a développé une stratégie d’influence fondée sur la création, le financement et l’armement de groupes affiliés: Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak, soutien au régime syrien, Houthis au Yémen, formant ce qu’elle présente comme «l’axe de la résistance». Elle finance sûrement d’autres mouvements dans bien d’autres pays, avec une connivence contre nature avec les islamistes sunnites. Une stratégie d’expansion aux effets déstabilisateurs. Là où l’Iran a étendu son influence, son empreinte est indissociable d’une militarisation accrue et d’une fragmentation des États. La projection repose moins sur la construction étatique que sur l’essor de réseaux politico-militaires parallèles défiant les institutions nationales. Cela a certes permis à Téhéran de disposer de leviers de pression sur ses adversaires et de se poser en champion de la «résistance» à l’ordre régional dominé par les USA et leurs alliés. Mais cela a également contribué à prolonger des conflits, à affaiblir des institutions étatiques déjà fragiles et à exacerber des fractures confessionnelles. À long terme, le coût humain et économique de cette «stratégie» est considérable pour les pays concernés et pour l’Iran lui-même, soumis à des sanctions sévères et à un isolement international persistant. La cause palestinienne est en fait plus instrumentalisée que défendue, depuis près d’un demi-siècle, alors que le régime iranien affirme en faire un pilier central de sa diplomatie et de sa légitimité révolutionnaire. Téhéran a noué des liens avec des acteurs armés palestiniens, comme le Hamas ou le Jihad islamique, qu’il présente comme les prolongements de sa propre «résistance». Pourtant, force est de constater que la situation des Palestiniens ne s’est nullement améliorée: occupation galopante, colonisation et blocus se poursuivent, tandis que les cycles de violence se succèdent sans perspective politique crédible. La Palestine a énormément perdu en territoire, en vies humaines et en sympathie au sein même du monde arabe. Les divisions internes palestiniennes, enfermant la cause dans une logique essentiellement militarisée en l’absence d’horizon diplomatique, interrogent l’efficacité réelle de cette posture. Comme durant l’ère Gamal Abdel Nasser, marquée par un panarabisme imprudent, la période actuelle n’a pas apporté de progrès. L’Iran a, en partie, supplanté un certain leadership arabe sur le dossier, sans pour autant produire de résultats tangibles en faveur d’un règlement durable, ni d’amélioration concrète de la vie des Palestiniens, bien au contraire. Au-delà du registre géopolitique, le régime est confronté à une contestation interne profonde. Les mouvements de protestation récents, et ceux déclenchés après la mort de Jina Mahsa Amini en septembre 2022, ont révélé une fracture majeure entre une partie de la société iranienne et ses dirigeants. La répression, comme unique réponse, s’est traduite par des milliers de morts et d’arrestations, documentées par des organisations internationales et les mécanismes onusiens. La rigidité sécuritaire et idéologique contraste avec les aspirations d’une jeunesse connectée en quête de libertés civiques et individuelles. L’Iran d’aujourd’hui n’est plus celui de 1979: la société s’est transformée, le régime non. Le décalage entre le discours révolutionnaire, la promesse de justice sociale et la réalité socio-économique: inflation élevée, chômage, précarité, fuite des cerveaux, corruption et isolement diplomatique, nourrit un sentiment de désenchantement qui fragilise la légitimité de l’État. Le Maroc a officiellement rompu ses relations avec l’Iran en 2018, Téhéran soutenant le Front Polisario via le Hezbollah et son ambassade à Alger, avec l’appui de l’Algérie. Rabat détient des preuves de livraisons d’armes et de formation de cadres du Polisario. La rupture marocaine apparaît comme une décision stratégique visant à prévenir toute perception d’ingérence dans ses intérêts vitaux, en particulier au Sahara. Elle s’inscrit aussi dans une recomposition plus large des alliances régionales, marquée par le rapprochement de Rabat avec certains partenaires du Golfe et les USA, sur fond de rivalités croissantes avec l’axe irano-algérien. Les développements militaires et diplomatiques récents mettent en évidence une réalité inquiétante pour Téhéran: l’Iran semble souvent réagir dans l’urgence, davantage qu’il ne maîtrise le tempo stratégique. La multiplication des fronts périphériques, du Liban à Gaza, de l’Irak au Yémen, intervient alors même que ses relais régionaux subissent des pressions croissantes, des sanctions et des éliminations ciblées qui érodent la cohésion de «l’axe de la résistance». Cette situation peut apparaître autant comme un aveu de fragilité. La facilité avec laquelle les USA et Israël arrivent à neutraliser les dirigeants interroge jusqu’aux compétences de l’État. Pour autant, annoncer l’effondrement imminent du régime serait hasardeux. L’appareil sécuritaire se veut encore puissant, les réseaux d’influence régionaux restent actifs. Mais le régime va-t-il encore une fois faire preuve de résilience, y compris au prix d’une violence accrue à l’intérieur et d’une gestion dure de la contestation ? Il convient de distinguer clairement le régime du peuple iranien, pris en tenaille. Il est l’héritier d’une civilisation millénaire et d’une riche tradition intellectuelle, et ne doit pas être réduit aux choix de l’élite politico-religieuse. Les souffrances liées aux sanctions, à la répression et à l’isolement international pèsent d’abord sur les citoyens ordinaires, y compris ceux qui aspirent à un changement pacifique et à une réintégration du pays dans la communauté internationale. L’histoire enseigne bien des choses dans des situations identiques. Les transitions exigent lucidité, responsabilité et une vision inclusive de l’avenir. La stabilité régionale ne naîtra ni de la surenchère idéologique, ni de la destruction, mais d’un rééquilibrage fondé sur le droit, la souveraineté, la sécurité collective, la coopération et la confiance, aujourd’hui bien érodée. Dans cette séquence troublée, la solidarité va d’abord aux peuples de la région, pris dans des dynamiques qui les dépassent. Les mollahs devront tôt ou tard rendre des comptes à l'histoire, et répondre à une question simple, mais décisive: ont-ils servi le peuple, ou l’ont-ils sacrifié au nom d’un mythe politique devenu, avec le temps, de plus en plus difficile à soutenir ?

Afrique du Sud, entre récit démocratique et zones d’ombre militaires... 300

L’Afrique du Sud aime à se présenter comme l’un des modèles démocratiques du continent africain. Héritière d’une transition saluée dans le monde entier après la fin de l’apartheid, elle revendique des institutions solides, une Constitution respectée et un débat public vigoureux. Pourtant, certains développements récents soulèvent une question troublante : le pays peut-il être aussi désorganisé dans la conduite de ses affaires stratégiques, notamment africaines ? La question « Qui décide vraiment ? » n’est pas purement rhétorique : plusieurs épisodes récents mettent en lumière un vrai problème de discipline au sommet de l’armée sud-africaine, notamment autour de la coopération navale avec l’Iran. L’état-major aurait ignoré des instructions claires de Cyril Ramaphosa demandant d’exclure Téhéran des exercices navals qui ont eu lieu au large du pays début 2026. L’Iran a pourtant bien été présent et visible. Au-delà des déclarations officielles donc, une interrogation persiste : qui décide réellement en Afrique du Sud lorsqu’il s’agit de positions diplomatiques sensibles ou de dossiers géopolitiques majeurs ? La question peut-elle être extrapolée au Sahara marocain ? Le pays a-t-il une diplomatie à plusieurs voix ? Un exercice militaire n'est pas un fait anodin surtout quand il s'agit de la présence d'un pays comme l'Iran... Officiellement, la politique étrangère sud-africaine relève du pouvoir exécutif, incarné par le président et son gouvernement. Sous la présidence de Cyril Ramaphosa, le pays affirme défendre les principes du droit international, de l’autodétermination des peuples et du multilatéralisme. Mais lorsque des acteurs militaires ou sécuritaires semblent prendre des initiatives ne correspondant pas clairement à la ligne affichée par les autorités élues, la cohérence institutionnelle interroge. Une démocratie mature peut-elle tolérer que des responsables militaires adoptent des postures ou prennent des décisions engageant indirectement la politique extérieure, sans validation politique explicite ? Dans toute démocratie consolidée, la subordination de l’armée au pouvoir civil est un principe cardinal. Or, toute impression d’autonomie stratégique des militaires, surtout sur des dossiers diplomatiques sensibles, envoie un signal préoccupant. Ces ambiguïtés internes ne passent pas inaperçues à l’international. Aux États-Unis, le président Donald Trump avait déjà exprimé par le passé son mécontentement à l’égard de certaines orientations sud-africaines. Dans un contexte géopolitique mondial marqué par la polarisation, chaque geste diplomatique et ici à caractère militaire est scruté. Si l’Afrique du Sud donne l’image d’un pays où les centres de décision sont flous, où la ligne diplomatique peut être contournée ou interprétée de manière opportuniste, cela affaiblit sa crédibilité. Le regard de Washington devient alors un facteur aggravant. Une démocratie perçue comme désorganisée devient vulnérable aux pressions extérieures. Elle perd sa capacité d’influence et voit son statut de puissance africaine s’éroder. On est en droit ici de s'interroger sur la position, depuis quelques années, de l’Afrique du Sud sur le dossier du Sahara. Est ce une question de cohérence ou une simple posture idéologique ? L’African National Congress (ANC), parti au pouvoir, a historiquement adopté une position alignée sur celle d’Alger, soutenant le Polisario au nom du principe d’autodétermination. Cette ligne s’inscrit dans une tradition idéologique héritée des luttes de libération. Pendant l’apartheid, l’ANC avait des liens idéologiques et militants avec d’autres mouvements de libération, dont le Polisario, notamment via l’Algérie et les camps de Tindouf. Après 1994, Pretoria démocratique consolide cette ligne et reconnaît officiellement la RASD en 2004, conformément à un engagement pris par Mandela Mais aujourd’hui, le contexte africain a évolué. De nombreux États du continent ont renforcé leurs relations avec le Maroc, reconnaissant de facto ou explicitement sa souveraineté sur ses provinces du Sud. La diplomatie marocaine, à la fois active et économique, s’est imposée comme un acteur structurant en Afrique. Dans ce cadre, la position sud-africaine mérite débat : est-elle le fruit d’une stratégie nationale mûrement réfléchie en fonction des derniers développements, validée par l’ensemble des institutions élues, ou le résultat d’influences internes spécifiques ou idéologiques, partisanes ou sécuritaires ? La question devient plus sensible encore lorsqu’est évoquée la proximité avec le régime algérien, marqué par une forte présence militaire dans la sphère décisionnelle. L’Algérie demeure l'acteur central du dossier saharien et entretient des relations historiques avec Pretoria. Si des responsables militaires sud-africains agissent avec une marge d’autonomie significative, cela peut nourrir l’idée d’une connivence entre appareils sécuritaires, au-delà des canaux diplomatiques classiques. Même si cette perception n’est pas entièrement fondée, elle peut s’imposer dans les analyses internationales. La frontière entre impunité militaire et affinités stratégiques s’effrite ici aisément. Or, en politique étrangère, la perception compte autant que la réalité. L’Afrique du Sud reste incontestablement une démocratie institutionnelle, avec des élections compétitives, une presse libre et une société civile dynamique. Mais la solidité d’un régime ne se mesure pas seulement à ses textes constitutionnels ; elle se juge aussi à la clarté de sa chaîne de décision et à la discipline de ses institutions. Si des décisions à portée diplomatique ou stratégique semblent échapper au contrôle politique direct, cela fragilise l’image d’un État unifié. Et dans un monde où les équilibres géopolitiques se redessinent rapidement, toute ambiguïté peut être exploitée. La question n’est donc pas de nier la nature démocratique sud-africaine, mais de s’interroger : cette démocratie est-elle pleinement cohérente dans sa pratique du pouvoir, notamment sur les affaires africaines sensibles ? Et surtout, qui parle réellement au nom de Pretoria lorsque les enjeux dépassent les frontières nationales ? Ou encore, qui dicte les décisions, et en fonction de quel intérêt ? Car, une fois encore, comment expliquer que le président dise une chose et que son armée fasse une autre ? C’est bien le cas ici. La position de l’Afrique du Sud sur le Sahara marocain pourrait, pourquoi pas, être le fruit de connivences entre les militaires de Pretoria et ceux d’Alger, plutôt que la volonté explicite des autorités politiques à Pretoria. Autant d’interrogations qui, loin d’être hostiles, s’inscrivent dans un débat légitime sur la maturité institutionnelle d’une puissance continentale appelée à jouer un rôle majeur en Afrique. En tout cas pour ce qui du Sahara Marocain, par les temps qui courent, il serait temps que l’Afrique du Sud se réexamine pour ne pas dire, se rachète.

Inondations au Maroc : une urgence maîtrisée, des leçons à tirer... 332

Les récentes inondations au Maroc ont une nouvelle fois mis à l’épreuve la résilience de l’État et de la société. Face à la montée brutale des eaux, la réaction des autorités a été d’une ampleur remarquable : plus de 180 000 citoyens ont été évacués rapidement des zones à risque, transportés vers des lieux sûrs, hébergés, nourris et pris en charge médicalement dans des conditions qui ont suscité l’admiration au-delà de nos frontières. À Ksar El Kébir, comme dans de nombreux douars et hameaux environnants dans les provinces avoisinantes, les habitants ont aujourd’hui regagné leurs foyers. Durant leur absence, leurs maisons et leurs biens ont été très bien sécurisés. Cette phase d’urgence, marquée par la mobilisation des forces de sécurité, de la protection civile et des autorités locales, a démontré que lorsqu’il s’agit de protéger les vies humaines, l’État marocain sait agir avec une grande efficacité, une célérité remarquable et un humanisme à toute épreuve. Rares sont les pays au monde capables de rivaliser avec le Royaume en matière de traitement des catastrophes. Maintenant, une fois l’émotion retombée et les populations revenues chez elles, vient le temps des bilans, de la reddition des comptes. L’urgence ayant été parfaitement maîtrisée, le temps de la précision des responsabilités est venu. Personne ne peut défier la nature. Une évidence. Les phénomènes climatiques extrêmes, appelés à se multiplier sous l’effet du changement climatique, frappent désormais avec une intensité imprévisible. Les inondations, les crues soudaines, l’effondrement de routes ou de ponts ne sont pas des réalités propres au Maroc. Elles touchent les pays les plus développés, dotés des infrastructures les plus sophistiquées. Cependant, une question légitime s’impose : toutes les destructions observées relèvent-elles uniquement de la force de la nature ? Lorsque des routes récemment construites cèdent, lorsque des ouvrages d’art s’effondrent après quelques années ou seulement quelques mois d’exploitation, lorsque des systèmes d’assainissement se révèlent manifestement sous-dimensionnés, il devient indispensable d’interroger la qualité des études techniques, la rigueur des cahiers des charges, le contrôle des chantiers et la conformité des matériaux utilisés. L'incompétence des uns, les malfaçons d’autres ou la corruption de certains, trois hypothèses qui doivent être examinées sans tabou. Les études techniques peuvent très bien être insuffisantes ou obsolètes. Les données climatiques ont évolué. Si les infrastructures sont conçues sur la base de modèles anciens, elles deviennent mécaniquement vulnérables. Les crues dites « exceptionnelles » d’hier sont peut-être les crues normales de demain. Des fois, ce sont les malfaçons dans l’exécution des travaux qui posent problème. Un pont, une digue ou une route ne cèdent pas uniquement sous la pression de l’eau ; ils cèdent aussi lorsque les normes ne sont pas respectées, lorsque les contrôles sont laxistes ou lorsque la supervision technique est déficiente. On ne peut également pas balayer d’un revers de main les malversations et les pratiques corruptives possibles. C’est l’hypothèse la plus grave. Lorsque des budgets publics sont alloués à des infrastructures censées désenclaver, fluidifier les communications ou protéger les populations, chaque dirham détourné devient un facteur de vulnérabilité. Dans un pays aux ressources limitées, la dilapidation des fonds publics n’est pas seulement une faute morale ; elle devient une menace directe pour la sécurité des citoyens. S'impose donc la nécessité d’enquêtes transparentes. Il ne s’agit pas d’alimenter la suspicion généralisée ni de jeter l’opprobre sur l’ensemble des acteurs publics ou privés. La mobilisation récente prouve au contraire que l’appareil d’État est capable d’excellence et qu’il a une véritable capacité à s’engager pleinement et à solutionner efficacement des problèmes gravissimes. Mais c’est précisément pour préserver cette crédibilité que des enquêtes sérieuses, indépendantes et transparentes doivent être menées sur les infrastructures endommagées. Nul doute que l'administration va identifier les ouvrages ayant subi des dégradations anormalement rapides ; examiner les processus d’attribution des marchés et vérifier la conformité des travaux aux normes en vigueur. Reste tout de même à s'assurer de la publication des conclusions et, le cas échéant, de sanctionner les fautes s'il y en a et si les responsabilités sont bien identifiées. L’impunité serait un message désastreux. À l’inverse, la reddition des comptes renforcerait la confiance des citoyens dans les institutions et Dieu sait qu'on en a bien besoin par les temps qui courent. Car pour l'avenir, vaut mieux prévenir que guérir. Les inondations, il y en aura toujours ; les dégâts matériels, aussi. Mais ce qui n’est pas acceptable, c’est que des infrastructures supposées résister à des crues prévisibles de certains oueds s’effondrent par négligence ou par cupidité. Chaque dirham investi dans la prévention doit produire un maximum de sécurité. Dans un contexte budgétaire contraint, l’efficacité de la dépense publique devient un impératif stratégique. Investir dans des infrastructures durables, parfaitement bien étudiées, adaptées aux nouvelles réalités climatiques, rigoureusement contrôlées et protégées de toute corruption, est moins coûteux que reconstruire indéfiniment après chaque catastrophe. C'est une responsabilité collective pleine et entière. L’épisode des inondations, comme auparavant les tremblements de terre d'Al Hoceïma et du Haouz, a montré le meilleur du Maroc : solidarité, mobilisation, efficacité opérationnelle. Le défi maintenant est d’en tirer les leçons structurelles de rigueur. La protection des citoyens ne s’arrête pas à l’évacuation d’urgence. Elle commence bien avant, dans les bureaux d’études, dans les commissions d’appels d’offres, dans les laboratoires de contrôle, dans la traçabilité et le contrôle d'exécution des marchés publics. Le véritable hommage aux 180 000 citoyens évacués ne consiste pas seulement à saluer leur résilience, mais à garantir que les infrastructures reconstruites le seront selon les standards les plus exigeants. La nature est puissante, mais la négligence et la corruption sont aussi des catastrophes que l’on peut, et que l’on doit, prévenir. Une chose est déjà certaine : ne plus construire dans des zones inondables.