Think Forward.

Les Soupirs d'Azemmour 4201

Allant vers Oualidia, histoire de profiter de sa belle lagune, de ses huitres et poissons, ma fille, mon épouse et moi-même décidâmes de faire une petite halte à Azemmour. Je m’étais promis d’y amener ma fille à la première occasion qui se présente. Nous sommes ici à une encablure de Casablanca, à une poignée de kilomètres d’El-Jadida et non loin de Jorf Lasfar, une fierté de l’industrialisation du Maroc moderne. J’ai personnellement un petit quelque chose pour cette ville. Rares sont les villes aussi envoutantes. Je ne puis m’expliquer pourquoi. Très vite vous y êtes tantôt berbère en Jellaba courte, tchamir et babouches à la tête arrondie ou pointue ; tantôt phénicien drapé de blanc un peu comme s’habillaient les grecs en leur temps de gloire ; tantôt portant la toge d’un citoyen romain fier ou le turban bleu d’un Berghouata rugueux. Vous y imaginez des portugais chantant leur triomphe à la prise de la ville. Vous y entendez, le bruit de vos pas sur un pavé vieilli, évoquant celui de l’armée Saadienne reprenant possession des remparts. Le bruit et vociférations des soldats y résonnent encore et toujours ; mais en silence. Au tournant d’une ruelle de la cité antique, vous entendez la voix lointaine et confuse de Sidi Abderahman El Mejdoub, criant sa douleur devant le mal, questionnant le monde et l’univers. Au tourant de l’autre vous interpelle la voix chuchotant, à peine perceptible, de Rabbi Abraham Moul Ness et ses prières à l’aube et au crépuscule. Sidi Brahim pour les musulmans…les deux religions peinent à se donner des frontières ici… D’ailleurs c’est une sorte de miracle qui révéla aux deux communautés qu’Abraham était bien un saint…Les citoyens venaient d’installer un moulin juste en face de la grotte où il passait son temps à méditer et prier…Les bêtes qui faisaient tourner le moulin tombaient vite malades et mourraient l’une après l’autre. On comprit alors qu’Abraham ne voulait pas être dérangé dans sa méditation…depuis il est Rabbi Abraham pour les juifs, Sidi Brahim pour les musulmans, saint pour les deux. Plus loin dans la ville, ce sont des jeunes plutôt silencieux, à l’air certainement soucieux, le regard cafardeux, qui vous font face au tournant d’une ruelle. Certains de ceux qui vous croisent ont le regard étonnamment hagard, comme pour exprimer une lassitude ou un dégout ; peut-être même une colère profonde et des blessures répétées. Au coin de la rue d’en face, sur une petite place difforme c’est le son saccadé d’un métier à tisser qui vous interpelle. L’un des rares Deraz encore en activité tisse comme chaque jour des écharpes et des foulards en laine ou en soie…Les touristes aiment ça mais ne viennent pas souvent… Il ne se lasse pas. Il travaille, aime beaucoup son métier et attend des jours meilleurs ou tout au moins que la guerre au moyen orient s’arrête… Au fond de lui, il doit souhaiter que ses amis israéliens reviennent à la raison et chassent vite du pouvoir leurs dirigeants actuels ; des névrosés assoiffés de sang plus qu’autre chose. Il attend le Moussem mais ne sait pas si les marocains juifs qui reviennent annuellement pour le pèlerinage seraient encore nombreux. La maison de l’artisan est silencieuse et attend aussi… Elle attend souvent qu’un petit groupe passe par là pour enfin s’animer un petit peu, pour une heure ou deux. Les maitres artisans qui y séjournent semblent plutôt regarder filer le temps. Leurs yeux sont nostalgiques d’un passé proche sans doute idéalisé et d’un passé plus lointain chargé de richesse et de puissance à jamais révolu. Une dame d’un âge certain, sans gêne aucune, vêtue d’un pyjama qui en a vu des vertes et des pas mûres, est là devant chez elle sur un tabouret, assise. La porte de sa modeste demeure peinte en bleu est grande ouverte. La dame déborde un peu la petite dimension de son tabouret. Son regard est vide. Elle ne remarque pas nos silhouettes et semble ne pas entendre nos pas involontairement légers, comme pour ne pas déranger l’histoire ou remuer la colère des murs abandonnés, des maisons aux portes murées, celles que le temps a abattues et celles qui attendent passivement le signal de la dégringolade de pierres millénaires fatiguées et qui ne tiennent plus à rien. Derrière des portes d’antan de quelques bâtisses encore debout - et il y en encore beaucoup Dieu merci - et quelques maisons non encore fermées aux cadenas ou tombées dans l’oubli des temps et des humains, on devine des jeunes filles s’affairer à la broderie. Elles ne sont plus très nombreuses à éprouver une passion pour cet art ancestral spécifique à la ville avec ses couleurs vives et ses dragons. Que font les dragons ici sinon rappeler un passé si lointain qu’on n’en perçoit pas le fond. Par oui dire certaines disent que c’est un marchand portugais qui introduisit cet art entre les murs de la ville. Au coin d’une petite place, comme il y en beaucoup dans la cité, devant une épicerie aussi petite que peu soignée, se tiennent des jeunes oisifs. L’un d’eux ressemble forcément à Mustapha Azemmouri, celui dit Esteban le Maure ou encore Estevanico. Peut être même qu’il en porte les gênes. Sans Estevanico, jamais l’Amérique du Nord n’aurait été ce qu’elle est aujourd’hui. Quelle destinée! Partir d’une telle contrée pour aller déterminer l’histoire d’une autre de l’autre côté de l’Atlantique. En sortant par l’une des portes de la cité ancienne vous avez une seule pensée : Azemmour se cherche un présent qui ne vient pas. Elle agonise et se meurt assurément. Peut-être même qu’elle est déjà morte. Voilà quelques temps Karim Boukhari, dans un article en disait : « J’ai visité Azemmour. Un ami, originaire de la ville, m’a prévenu : attention, m’a-t-il dit, c’est une ville morte. » Pour s’en apercevoir faites une balade au pied de la muraille coté oued. Une esplanade que mon ami Zaki Semlali a aménagé avec le peu de moyens dont il dispose pour redonner vie à cette relation particulière qu’a la ville avec Oum Rebi3. Aujourd’hui le plastique y est hélas plus abondant que les poissons. Finies l'alose et les belles ombrines charnues… Certains pans de la muraille et des habitations coulent vers l’oued comme des larmes de la peine subie. La nostalgique Azemmour lorgne l’Atlantique et regarde impuissante se fracasser les vagues au loin… J’implore le tout puissant pour que ce bout de notre histoire précieuse puisse enfin bénéficier de l’attention de nos gouvernants. Ma fille, mon épouse et moi-même sommes repartis tristes, blessés au plus profond de nos âmes mais la voix sublime de Sanaa Marahati chantant quelques poèmes écrits quelque part dans la cité nous fait croire à un avenir meilleur pour Azemmour.
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Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Ramadan in Morocco: The Holy Month in the Mirror of Our Excesses... 107

As Ramadan is here, Morocco shifts its rhythm and clock. Streets slow down by day and light up at night. Mosques fill up, hearts tighten around the essentials: faith, patience, solidarity, piety. *On paper, Ramadan is a month of restraint, piety, and self-focus. In economic reality, it paradoxically becomes a month of excess and waste. In fact, one must conclude with the paradox of the Moroccan table.* A few hours before iftar, markets burst with activity. Bags overflow. Baskets grow heavy. Bills do too. According to data from the High Commission for Planning, food already accounts for the largest share of Moroccan household budgets, especially for modest classes. **During Ramadan, food spending rises sharply, sometimes significantly, per consumption surveys, due to concentrated purchases over a short period and social pressure around the iftar table. Social pressure, but also pressure from the media, particularly television.Citizens are bombarded with messages promoting consumption as a marker of social success.** This translates to an 18% increase in spending. That's no small thing. It also means a sharp rise in demand for food products, not always necessities, putting upward pressure on prices. Yet, a non-negligible portion of this food sadly ends up in the trash. Levels can be alarming. Dumpsters overflow with prepared foods, cakes, pastries, bread, and other flour, butter and sugar based preparations. **According to a FAO study, this waste can reach nearly 85%.** In other words, a citizen spending 1,000 dirhams on food staples throws away the equivalent of 850 dirhams as waste. Astonishing. *Food waste in Morocco is structural, as highlighted by several FAO-backed studies. Ramadan amplifies it through multiplied dishes, domestic overproduction, impulse buys, and abundance seen as synonymous with hospitality and well-being.* The paradox is cruel: at the very moment spirituality calls for moderation, society settles into a display of abundance, in response to a silent social pressure. *Waste isn't just an economic issue. It's become cultural. Overall, a Moroccan citizen throws away about 132 kg of food per year, per a UNEP study. The FAO says 91 kg. Ramadan contributes significantly.* **The ftour or Iftar table has become a space of social representation. Failing to multiply dishes is sometimes seen as a lack of generosity, even stinginess. Chebakia, briouates, harira, multiple juices: the implicit norm demands variety. People put on airs. Ramadan's founding values take a serious hit. Sobriety is forgotten.** This pressure weighs even more on modest households, as recent years' food inflation has eroded purchasing power. When budgets are tight eleven months out of twelve, Ramadan becomes a month of disproportionate financial strain. The holy month turns into a tough budgetary equation. The media have crafted a "Ramadan spectacle." At nightfall, a near-generalized ritual begins: television. National channels concentrate their prime programming around the post-iftar slot. Light series, repetitive sitcoms, hidden cameras, family-oriented telefilms. All backed by unprecedented advertising bombardment. Ramadan has become peak advertising season. Food ads multiply, processed products invade screens, and commercial logic overshadows educational or cultural missions. The month of spirituality becomes an audience battle. Television doesn't create overconsumption alone, but it accompanies it, normalizes it, and sometimes celebrates it. Spirituality is thus put to the test. Ramadan is meant to teach hunger to better understand those who suffer from lack. Yet the contrast is striking: while some families struggle to provide essentials, others throw away surpluses. This contradiction raises questions about the responsibility of public authorities and media figures. Morocco isn't alone. In several Muslim countries, international organizations warn annually about the waste peak during the holy month. It's a recurring issue in regional public policies. But beyond the numbers, the question is moral: how to reconcile fasting and excess? How to preach restraint while practicing abundance? How to refocus the holy month? The solution isn't guilt-tripping or punitive. It's cultural. The duty today is to: - Rehabilitate simplicity in religious discourse. - Value modest tables as a sign of awareness, not poverty. - Encourage food redistribution initiatives. - Rebalance audiovisual programming with more educational, social, and spiritual content. Ramadan doesn't need to be spectacular to be intense. It doesn't need to be costly to be noble. It doesn't need to be abundant to be generous. Ultimately, the question isn't just economic. It's existential: Do we want to *live* Ramadan... or *consume* it? **Waste is unacceptable. Religion explicitly condemns it.**