Think Forward.

Les Soupirs d'Azemmour 4762

Allant vers Oualidia, histoire de profiter de sa belle lagune, de ses huitres et poissons, ma fille, mon épouse et moi-même décidâmes de faire une petite halte à Azemmour. Je m’étais promis d’y amener ma fille à la première occasion qui se présente. Nous sommes ici à une encablure de Casablanca, à une poignée de kilomètres d’El-Jadida et non loin de Jorf Lasfar, une fierté de l’industrialisation du Maroc moderne. J’ai personnellement un petit quelque chose pour cette ville. Rares sont les villes aussi envoutantes. Je ne puis m’expliquer pourquoi. Très vite vous y êtes tantôt berbère en Jellaba courte, tchamir et babouches à la tête arrondie ou pointue ; tantôt phénicien drapé de blanc un peu comme s’habillaient les grecs en leur temps de gloire ; tantôt portant la toge d’un citoyen romain fier ou le turban bleu d’un Berghouata rugueux. Vous y imaginez des portugais chantant leur triomphe à la prise de la ville. Vous y entendez, le bruit de vos pas sur un pavé vieilli, évoquant celui de l’armée Saadienne reprenant possession des remparts. Le bruit et vociférations des soldats y résonnent encore et toujours ; mais en silence. Au tournant d’une ruelle de la cité antique, vous entendez la voix lointaine et confuse de Sidi Abderahman El Mejdoub, criant sa douleur devant le mal, questionnant le monde et l’univers. Au tourant de l’autre vous interpelle la voix chuchotant, à peine perceptible, de Rabbi Abraham Moul Ness et ses prières à l’aube et au crépuscule. Sidi Brahim pour les musulmans…les deux religions peinent à se donner des frontières ici… D’ailleurs c’est une sorte de miracle qui révéla aux deux communautés qu’Abraham était bien un saint…Les citoyens venaient d’installer un moulin juste en face de la grotte où il passait son temps à méditer et prier…Les bêtes qui faisaient tourner le moulin tombaient vite malades et mourraient l’une après l’autre. On comprit alors qu’Abraham ne voulait pas être dérangé dans sa méditation…depuis il est Rabbi Abraham pour les juifs, Sidi Brahim pour les musulmans, saint pour les deux. Plus loin dans la ville, ce sont des jeunes plutôt silencieux, à l’air certainement soucieux, le regard cafardeux, qui vous font face au tournant d’une ruelle. Certains de ceux qui vous croisent ont le regard étonnamment hagard, comme pour exprimer une lassitude ou un dégout ; peut-être même une colère profonde et des blessures répétées. Au coin de la rue d’en face, sur une petite place difforme c’est le son saccadé d’un métier à tisser qui vous interpelle. L’un des rares Deraz encore en activité tisse comme chaque jour des écharpes et des foulards en laine ou en soie…Les touristes aiment ça mais ne viennent pas souvent… Il ne se lasse pas. Il travaille, aime beaucoup son métier et attend des jours meilleurs ou tout au moins que la guerre au moyen orient s’arrête… Au fond de lui, il doit souhaiter que ses amis israéliens reviennent à la raison et chassent vite du pouvoir leurs dirigeants actuels ; des névrosés assoiffés de sang plus qu’autre chose. Il attend le Moussem mais ne sait pas si les marocains juifs qui reviennent annuellement pour le pèlerinage seraient encore nombreux. La maison de l’artisan est silencieuse et attend aussi… Elle attend souvent qu’un petit groupe passe par là pour enfin s’animer un petit peu, pour une heure ou deux. Les maitres artisans qui y séjournent semblent plutôt regarder filer le temps. Leurs yeux sont nostalgiques d’un passé proche sans doute idéalisé et d’un passé plus lointain chargé de richesse et de puissance à jamais révolu. Une dame d’un âge certain, sans gêne aucune, vêtue d’un pyjama qui en a vu des vertes et des pas mûres, est là devant chez elle sur un tabouret, assise. La porte de sa modeste demeure peinte en bleu est grande ouverte. La dame déborde un peu la petite dimension de son tabouret. Son regard est vide. Elle ne remarque pas nos silhouettes et semble ne pas entendre nos pas involontairement légers, comme pour ne pas déranger l’histoire ou remuer la colère des murs abandonnés, des maisons aux portes murées, celles que le temps a abattues et celles qui attendent passivement le signal de la dégringolade de pierres millénaires fatiguées et qui ne tiennent plus à rien. Derrière des portes d’antan de quelques bâtisses encore debout - et il y en encore beaucoup Dieu merci - et quelques maisons non encore fermées aux cadenas ou tombées dans l’oubli des temps et des humains, on devine des jeunes filles s’affairer à la broderie. Elles ne sont plus très nombreuses à éprouver une passion pour cet art ancestral spécifique à la ville avec ses couleurs vives et ses dragons. Que font les dragons ici sinon rappeler un passé si lointain qu’on n’en perçoit pas le fond. Par oui dire certaines disent que c’est un marchand portugais qui introduisit cet art entre les murs de la ville. Au coin d’une petite place, comme il y en beaucoup dans la cité, devant une épicerie aussi petite que peu soignée, se tiennent des jeunes oisifs. L’un d’eux ressemble forcément à Mustapha Azemmouri, celui dit Esteban le Maure ou encore Estevanico. Peut être même qu’il en porte les gênes. Sans Estevanico, jamais l’Amérique du Nord n’aurait été ce qu’elle est aujourd’hui. Quelle destinée! Partir d’une telle contrée pour aller déterminer l’histoire d’une autre de l’autre côté de l’Atlantique. En sortant par l’une des portes de la cité ancienne vous avez une seule pensée : Azemmour se cherche un présent qui ne vient pas. Elle agonise et se meurt assurément. Peut-être même qu’elle est déjà morte. Voilà quelques temps Karim Boukhari, dans un article en disait : « J’ai visité Azemmour. Un ami, originaire de la ville, m’a prévenu : attention, m’a-t-il dit, c’est une ville morte. » Pour s’en apercevoir faites une balade au pied de la muraille coté oued. Une esplanade que mon ami Zaki Semlali a aménagé avec le peu de moyens dont il dispose pour redonner vie à cette relation particulière qu’a la ville avec Oum Rebi3. Aujourd’hui le plastique y est hélas plus abondant que les poissons. Finies l'alose et les belles ombrines charnues… Certains pans de la muraille et des habitations coulent vers l’oued comme des larmes de la peine subie. La nostalgique Azemmour lorgne l’Atlantique et regarde impuissante se fracasser les vagues au loin… J’implore le tout puissant pour que ce bout de notre histoire précieuse puisse enfin bénéficier de l’attention de nos gouvernants. Ma fille, mon épouse et moi-même sommes repartis tristes, blessés au plus profond de nos âmes mais la voix sublime de Sanaa Marahati chantant quelques poèmes écrits quelque part dans la cité nous fait croire à un avenir meilleur pour Azemmour.
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Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Eternal Morocco, Unbreakable Morocco: The Identity That Triumphs Over Exile... 133

There are affiliations that geography dissolves over time, and others that it strengthens as distance sets in. The Moroccan experience undoubtedly falls into the second category. Across generations, sometimes up to the third or fourth, a phenomenon intrigues. Women and men born far from Morocco continue to recognize themselves in it, to feel attached to it, to project themselves into it. They have left the country or never lived there long-term; they were born far away, but Morocco has never left them. How to explain such persistence? Why does this loyalty cut across social classes, faiths, degrees of religiosity, and even nationalities acquired elsewhere? How is a memory so indelible? How does it withstand the test of time, distance, and new cultural acquisitions, if not through the profound weight of national consciousness? Morocco is not merely a modern state born from 20th-century recompositions. It is an ancient historical construct, shaped by centuries, even millennia, of political and civilizational continuity. Dynasties like the Almoravids, Almohads, Merinids, Saadians, or Alaouites forged a stable political and symbolic space whose permanence transcends apparent ruptures. This historical depth irrigates the collective imagination. It gives Moroccans, including those in the diaspora, the sense of belonging to a history that precedes and surpasses them. Being Moroccan is not just a nationality. It is an inscription in a continuity, a composite identity forged by inclusion. Moroccan identity has been built through sedimentation. It is Amazigh, African, Arab, Andalusian, Hebraic. These are layers that coexist in a singular balance, complementing and interweaving without exclusion. This ancient plurality explains Moroccans' ability to embrace diversity without identity rupture. Thus, a Jewish Moroccan in Europe or a naturalized Muslim elsewhere often shares a common affective reference to Morocco, not out of ignorance of differences, but because they fit into a shared historical and geographical framework. This inclusive identity enables a rarity: remaining deeply Moroccan without renouncing other affiliations, with the monarchy serving as a symbolic thread. In this complex architecture, the monarchy plays a structuring role. Under Mohammed VI, it embodies historical continuity and contemporary stability. For Moroccans abroad, the link to the Throne goes beyond politics. It touches the symbolic and the affective, a dimension fully grasped only by Moroccans. It acts as a fixed point in a shifting world, offering permanence amid changes in language, environment, or citizenship. This transmission occurs invisibly in the family, in rituals. It is not a memory but living, sensitive memories. The diffusion and transfer also manifest in cuisines with ancestral recipes, in music and sounds, in living rooms echoing with Darija, through summers "back home," gestures, intonations, moussems, or hiloulas. Moroccan identity is transmitted less through discourse than through sensory experiences: tastes, smells, rhythms, hospitality. Thus, generations born abroad feel a belonging not formally learned, an active loyalty blending affection and claimed will. The diaspora does not settle for abstract attachment. It acts. Financial transfers, investments, public commitments, and defense of Moroccan positions internationally bear witness. This operational patriotism extends affection into action, a duty to the nation, a Moroccan loyalty. Moroccans may be exiles, but never uprooted. For the Moroccan diaspora, attachment transcends oceans. Even in political, economic, or academic roles abroad, Moroccains carry their country of origin explicitly or implicitly. The otherness of host societies reinforces this identity. The external gaze consolidates this sense of belonging to a culture so distinctive that it crystallizes, is claimed, and magnified. This phenomenon, intense among Moroccans, compels us to name what went without saying in the homeland: a continuity at a distance. Neither frozen nostalgia nor mere inheritance, this relationship is a profound dynamic. Morocco is not just a place; it is the bond that spans generations, adapts without diluting, reminding us that exile does not undo all affiliations. Morocco is in our daily lives, in a perennial, solid, and unyielding memory that defies borders and time.

My Pain Qualifies Me 295

At an immersion meeting for psychoanalysts, I heard the phrase: “My pain qualifies me,” and immediately, like a lightning bolt, it struck deeply within me and, with the speed of a thought, made complete sense. I was able to perceive it with a clarity that, honestly, I don’t recall ever experiencing before in my entire life. It was so intense that I felt certain I was in the right place, investing in a career that, until not long ago, I couldn’t have imagined myself pursuing even in my dreams. Although this discovery is recent, given the fascination it caused me, perhaps it had been stored in my unconscious all along, likely as a repressed desire, even due to my own prejudice regarding matters of the human mind. Because of unsuccessful past experiences, I had come to doubt the effectiveness of psychotherapy, even considering it at times as a way of making easy money at the expense of others’ suffering. I believed that a person in distress could simply rely on friends and family to vent, share their problems, and relieve tension, while medications prescribed by doctors would do their part. However, upon hearing that my pain qualified me, now, of course, with a different mindset and studying psychoanalysi, I felt as though I was experiencing a kind of gnosis. I know my pain, or rather, my pains, and I fully understand this statement. When we set out to help someone who carries their own pain, we can even through a simple look, convey to the analysand that we understand what they are going through. This phenomenon is what we call countertransference: emotions, feelings, and thoughts that arise in our unconscious in relation to the analysand. These feelings and emotions are developed by the therapist during a therapy session. In that space, we become aware that there are two souls facing each other, one pouring out their thoughts, anxieties, and traumas, and the other offering attentive listening, care, and guidance, helping them find their path and providing tools to manage their struggles and move forward in life as best as possible. And for the therapist who has experienced, or still experiences pain, it also becomes an opportunity for self-analysis, which undoubtedly gives full meaning to the exchange that takes place between two souls standing face to face with their pains.