Intelligence artificielle : le Maroc face à son rendez-vous avec l'Histoire... 21
L'Histoire est parfois impitoyable avec les nations qui manquent les grands tournants technologiques. Il y a deux siècles, la machine à vapeur et la révolution industrielle ont profondément redistribué les rapports de force mondiaux. Les puissances qui dominent encore aujourd'hui l'économie mondiale sont, pour la plupart, celles qui ont su intégrer rapidement les innovations industrielles, les développer et les transformer en instruments de puissance économique, militaire et culturelle.
À l'inverse, les États qui sont restés à l'écart de cette transformation ont progressivement perdu leur autonomie stratégique. L'Empire Chérifien, comme une grande partie du monde non occidental, a subi les conséquences de ce retard historique. L'incapacité à entrer pleinement dans la révolution industrielle a contribué à un affaiblissement progressif qui a culminé avec la mise sous protectorat au début du XXe siècle.
**Aujourd'hui, l'Histoire semble se répéter sous une autre forme.**
L'intelligence artificielle, la robotique, l'informatique quantique et les technologies avancées sont en train de provoquer une transformation aussi profonde que celle engendrée par la machine à vapeur au XIXe siècle. Une nouvelle hiérarchie mondiale est en train de se construire sous nos yeux. Les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud ou encore les pays du Golfe investissent des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars dans la recherche, les infrastructures numériques et les start-up technologiques.
**Pendant ce temps, le Maroc risque de se contenter du rôle de spectateur.**
Pourtant, les signaux d'alerte sont connus depuis longtemps. Il y a plus de dix ans, la décision avait été prise de porter les dépenses de recherche scientifique à 2 % du budget national. Cette ambition répondait à une nécessité stratégique : préparer le pays aux défis technologiques du XXIe siècle. Force est cependant de constater que cet objectif n'a jamais été atteint.
Or, dans la compétition mondiale actuelle, même un effort de 2 % apparaît désormais insuffisant. Les pays qui veulent compter dans les secteurs de l'intelligence artificielle consacrent des moyens considérables à la recherche, à l'innovation et à la formation des talents. Le Maroc devrait probablement viser des niveaux d'investissement beaucoup plus ambitieux, proches de 5 % des dépenses publiques, s'il souhaite véritablement prendre place dans la nouvelle économie de la connaissance.
Le plus inquiétant est sans doute le silence du débat politique. Alors que la campagne électorale semble déjà engagée, rares sont les formations politiques qui placent la recherche scientifique, l'innovation ou l'intelligence artificielle au cœur de leur projet national. Les discussions portent souvent sur les urgences du quotidien, certes légitimes, mais la question de la souveraineté technologique reste largement absente des priorités affichées. Le populisme et la médiocrité de certains soi-disant hommes politiques est très loin de tout cela. Il y en a même qui voudraient nous ramener à l'âge de la pierre taillée.
Pourtant, l'enjeu dépasse largement la simple modernisation économique. Il s'agit de préserver l'indépendance stratégique du pays. Les nations qui maîtriseront les technologies de demain contrôleront les chaînes de valeur, les flux financiers, les systèmes de défense, les infrastructures critiques et, de plus en plus, les capacités décisionnelles elles-mêmes.
**Mais l'investissement financier ne suffira pas.**
Le Maroc doit également engager une profonde réforme de son environnement réglementaire. Dans un monde où l'innovation se mesure en millisecondes, et bientôt en nanosecondes, de nombreux entrepreneurs marocains restent confrontés à des procédures administratives longues, complexes et parfois dissuasives. Les contraintes liées aux transferts de capitaux, aux paiements internationaux, aux abonnements technologiques, à l'investissement dans les plateformes numériques ou encore à la participation aux écosystèmes mondiaux de l'innovation constituent souvent des freins majeurs.
L'arsenal réglementaire hérité d'une autre époque doit être repensé. Sans remettre en cause les impératifs de contrôle et de transparence, il devient indispensable d'adapter les mécanismes de l'Office des changes aux réalités de l'économie numérique mondiale. Lorsqu'un jeune entrepreneur à Casablanca doit attendre des autorisations pour accéder à des outils ou à des marchés internationaux, alors que ses concurrents à Bangalore, Shenzhen ou Dubaï opèrent en temps réel, le handicap compétitif devient évident.
** La bataille de l'intelligence artificielle n'est pas seulement technologique ; elle est aussi administrative, réglementaire et culturelle.**
Le Maroc dispose pourtant d'atouts considérables : une jeunesse talentueuse, des universités en pleine transformation, une stabilité politique reconnue et une position géographique privilégiée entre l'Europe et l'Afrique. Mais ces atouts ne produiront leurs effets que s'ils sont soutenus par une vision nationale claire, des investissements massifs et une volonté politique constante.
Le rendez-vous qui se présente aujourd'hui est probablement le plus important depuis l'indépendance. Le pays a déjà payé le prix d'un retard technologique il y a deux siècles. L'Histoire offre rarement une seconde chance. Celle que représente aujourd'hui l'intelligence artificielle ne doit pas être manquée.
Car dans le monde qui se dessine, les nations qui n'innoveront pas dépendront de celles qui innovent. Et la dépendance technologique de demain pourrait devenir la forme la plus subtile, mais aussi la plus durable, de perte de souveraineté.