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Fiscalité pétrolière, efficacité des aides et justice sociale : quelle stratégie pour le Maroc face aux chocs énergétiques ? 238

Au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, les marchés énergétiques mondiaux ont été brutalement déséquilibrés. Le baril a franchi des seuils historiques, entraînant une hausse immédiate des prix à la pompe dans les pays importateurs nets comme le Maroc. Face à cette situation, le gouvernement a opté pour une aide directe aux transporteurs afin de contenir l’inflation et d’éviter la répercussion des hausses sur les prix des biens et services. L’expérience a néanmoins montré ses limites. Malgré les subventions, les prix du transport ont bel et bien augmenté, entraînant dans leur sillage le coût de tous les produits et services. Ce décalage entre l’intention et la réalité pose une question centrale: comment amortir efficacement un choc énergétique dans une économie libéralisée, sans creuser les inégalités ni alimenter les rentes ? Le choix d’aider spécifiquement les transporteurs reposait sur l’hypothèse implicite que ces derniers joueraient le rôle d’amortisseur, en absorbant une partie de la hausse. Or, dans un marché où les marges sont contraintes et la concurrence forte, il est économiquement rationnel pour les opérateurs de répercuter les coûts sur les tarifs, malgré le soutien public. Plusieurs facteurs expliquent cet échec relatif: - Absence de mécanismes contraignants. Aucune obligation stricte n’a empêché la répercussion des hausses sur les prix finaux. - Effet d’aubaine. Certaines entreprises ont perçu les aides sans modifier leur politique tarifaire. - Difficulté de ciblage. Les aides ont bénéficié à un segment spécifique sans garantir un impact global et durable sur l’économie. Ce constat est d’autant plus préoccupant que le Maroc reste fortement dépendant des importations de produits raffinés depuis la fermeture de la raffinerie Samir. Aujourd’hui, les tensions autour du détroit d’Ormuz ravivent les craintes d’un nouveau choc pétrolier. Ce corridor maritime, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial, constitue un point névralgique de l’approvisionnement énergétique global. Sa perturbation fait bondir les cours et, mécaniquement, les prix à la pompe au Maroc. Les États à travers le monde ont adopté des stratégies variées, avec des résultats contrastés : 1. Le plafonnement des prix. L’efficacité est immédiate, avec des boucliers tarifaires sur l’électricité et le gaz, parfois accompagnés de plafonds sur les carburants. Ces mesures contiennent l’inflation à court terme, au prix d’un coût budgétaire très élevé, d’un effet de désincitation à la sobriété énergétique et d’une aubaine pour les consommateurs les plus aisés. 2. Les transferts directs. Une réponse sociale mais imparfaite. Certains pays ont octroyé aux ménages des chèques énergie ou des aides forfaitaires. Politiquement populaires, ces dispositifs sont souvent critiqués pour leur caractère inflationniste, leur manque de ciblage précis et le risque de nourrir une dépendance à des aides conjoncturelles. 3. La modulation fiscale, un levier structurel. Plusieurs États, comme l’Autriche, l’Espagne, l’Italie ou le Japon, ont choisi de réduire temporairement les taxes sur les carburants pour limiter la hausse du prix à la pompe. Cette approche agit directement sur le prix final payé par tous les consommateurs, sans passer par des intermédiaires. Elle repose sur un principe de lisibilité et de partage de l’effort entre l’État et les usagers. Dans le cas marocain, une part significative du prix à la pompe est constituée de taxes: TIC et TVA notamment, qui impactent fortement le prix au litre et confèrent à l’État un levier majeur dans la formation des prix. Réduire temporairement ces taxes reviendrait à instaurer un mécanisme explicite de partage du choc entre l’État et les citoyens, au lieu de concentrer l’aide sur un seul secteur. Une telle option présente plusieurs avantages: - Universalité : elle bénéficie à tous, du transporteur routier au salarié utilisant sa voiture pour se rendre au travail. - Transparence : la baisse est visible immédiatement à la pompe, ce qui renforce la confiance et la lisibilité de l’action publique. - Efficacité économique : elle réduit directement le coût du carburant. - Justice sociale : en renonçant à une partie de la rente fiscale sur un produit devenu vital, l’État assume clairement sa part de l’effort. La réduction ciblée et temporaire de la fiscalité pétrolière apparaît ainsi comme la solution la plus efficace et la plus démocratique pour amortir un séisme énergétique. Cette piste n’est pas nouvelle dans le débat marocain, comme en témoigne le soutien généralisé via la Caisse de compensation, abandonné à partir de 2015. L’allègement du coût du carburant par la subvention a déjà été mis en œuvre sans que les résultats espérés par la théorie ne soient atteints. Faut il le rappeler ? La réduction des taxes, si elle est décidée, ne peut être ni illimitée ni permanente, mais strictement encadrée dans le temps, calibrée en fonction des capacités budgétaires et articulée à une réforme plus large du marché des hydrocarbures (concurrence, marges, stockage stratégique, réouverture ou alternative à la capacité de raffinage nationale). Autrement dit, la modulation fiscale ne doit pas être un réflexe de court terme, mais l’outil d’une stratégie globale de sécurité énergétique. Le Maroc est devant un choix stratégique : persister dans la logique des aides ponctuelles aux transporteurs ou assumer un mécanisme de partage du choc via la fiscalité. S'il opte pour le second choix et s’il perd des recettes à court terme, il gagnera en cohésion sociale et en prévisibilité économique, avec trois enseignements majeurs: - Privilégier les mécanismes directs via la fiscalité, composante déterminante du prix à la pompe, qui reste l’outil le plus efficace pour agir rapidement, universellement et de manière démocratique. - Éviter les distorsions de marché. Des aides ciblées sans contrôle strict produisent des effets inverses à ceux recherchés ; elles alimentent des rentes sans garantir la protection du consommateur final. - Penser le long terme. La question énergétique ne peut être dissociée de la souveraineté industrielle (raffinage, stockage) et de la résilience budgétaire de l’État. Au-delà de la gestion conjoncturelle, c’est un véritable contrat social autour de l’énergie qu’il convient de repenser. Dans un pays où la voiture est à la fois un outil de travail, un moyen d’accès aux services essentiels et un vecteur de mobilité, le prix du carburant est un enjeu profondément politique, au croisement de la justice sociale et de la soutenabilité budgétaire. Plutôt que de multiplier les dispositifs ponctuels au profit d’un secteur particulier, le Maroc gagnerait à adopter une approche plus systémique, fondée sur la transparence fiscale, l’équité et l’efficacité économique. La modulation des taxes sur les carburants, en tant que levier universel et immédiat, est plus conforme aux exigences démocratiques. C’est une réponse plus crédible aux chocs présents et à ceux à venir.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Le Maroc à l’heure du monde : entre soleil, économie et réalités biologiques 97

Depuis quelques jours, une pétition et un appel à manifestation relancent au Maroc un débat aussi ancien que sensible: faut-il maintenir le GMT+1 comme heure légale permanente ou revenir à l’heure "naturelle"du pays, le GMT (UTC+0) ? Derrière les arguments sanitaires avancés par les partisans du retour au GMT se dessine une interrogation plus profonde: quelle articulation entre le temps biologique des citoyens et le temps économique de la nation ? Car en matière d’horaire, il ne s’agit pas seulement de confort quotidien, mais d’un choix stratégique. Le mouvement agitant la manifestation en moyen de pression politique oppose finalement le temps du soleil au temps de l’État. Historiquement, le Maroc vivait au rythme du soleil. À l’époque des médinas, notamment à Fès sous les Mérinides et avant, le temps était structuré par les cycles naturels et les appels à la prière. Les instruments de mesure: cadrans solaires, sabliers, horloges à eau, traduisaient un rapport au temps souple, local et organique. Le basculement vers une heure standardisée intervient au début du XXe siècle. Le temps devient alors un outil d’organisation économique, au service de l’intégration dans les échanges internationaux. Il y a une réalité géographique incontournable et un impératif économique tout aussi inéluctable. S’étendant entre 1° et 13° ouest, il est en partie traversé par le méridien de Greenwich, à l'est du pays notamment. Cependant une bonne partie du royaume est largement en dehors du fuseau et se trouve bien dans le fuseau GMT+1. Cela concerne les provinces du sud. Le choix de GMT+1 constitue donc un décalage artificiel d’une heure par rapport au soleil pour une partie du pays mais pas dans sa totalité. Le décalage avec GMT produit effectivement des effets concrets: en hiver, le lever du soleil peut intervenir après 8h30 heure légale, créant une dissociation entre le début de la journée sociale et la lumière naturelle. Mais cette situation n’est pas isolée. L’exemple de l’Espagne, qui est entièrement dans le fuseau GMT, a opté pour GMT+1 sous Franco. C'est que le temps légal est un choix politique avant d’être une donnée géographique. GMT+1 s’impose ainsi en Espagne par une rationalité économique forte. Au Maroc, le maintien de GMT+1 répond à une logique stratégique claire: - Synchronisation avec les marchés européens. - Fluidité des échanges commerciaux. - Compétitivité accrue dans les services externalisés. Dans une économie mondialisée, le temps est un facteur de production. Une heure de décalage peut ralentir les flux, désynchroniser les marchés et réduire l’attractivité. À ce titre, GMT+1 est un outil silencieux de compétitivité. La question sanitaire est effectivement étudiée depuis longtemps. Les partisans du retour au GMT invoquent un argument central : la santé. Sur ce point, la littérature scientifique est claire, mais nuancée. On peut constater de manière scientifiquement documentée : 1. Une perturbation réelle du rythme biologique. Le corps humain fonctionne selon un rythme circadien de 24 heures, réglé principalement par la lumière naturelle. Toute désynchronisation entre l’heure sociale et ce rythme entraînerait des troubles du sommeil, de la fatigue, une baisse de concentration et de l’irritabilité. Même un décalage d’une heure peut perturber cette horloge interne. 2. Un impact physiologique est documenté avec perturbation de la production de mélatonine (hormone du sommeil), augmentation du stress physiologique, altération de la vigilance et des performances cognitives. Des analyses récentes ont aussi établi un lien entre changement d’heure et risque cardiovasculaire accru, notamment chez les populations fragiles. 3. Une adaptation incomplète de l’organisme, comme le montre une étude européenne sur plus de 50 000 individus. L’horloge biologique ne s’adapte pas totalement à l’heure avancée, créant un « jet lag social permanent ». 4. Une recommandation émergente de certaines institutions médicales est de retarder l’heure de début des cours et mieux aligner les activités sur les rythmes biologiques. L’argument nordique souvent avancé en référence à la Norvège ou la Suède, reste fragile. Dans ces pays, la contrainte lumineuse est naturelle et extrême ; les sociétés y ont développé des adaptations structurelles profondes, avec des rythmes sociaux ajustés en conséquence. Au Maroc, le décalage GMT+1 est ressenti comme artificiel et évitable, ce qui change totalement la perception des citoyens et donc des effets sur la société. Une piste réaliste consiste à conserver GMT+1 tout en ajustant les horaires : retarder l’entrée à l’école et flexibiliser les horaires de travail. Cette approche réduirait l’impact biologique, si impact il y a, sans sacrifier l’alignement économique, même si elle reste partielle. Le véritable arbitrage oppose en réalité économie et biologie. Le débat est clair : - GMT présente une cohérence avec le soleil et la biologie selon ses détracteurs. - GMT+1 favorise la performance économique et l’intégration mondiale selon les gouvernements depuis belle lurette déjà. Dans un pays en développement comme le nôtre, inséré dans des chaînes de valeur globales, l’économie reste le nerf de la guerre. Les effets sanitaires s'ils existent et s'ils sont documentés, restent modérés à l’échelle macro. Ils seraient variables selon les individus et atténuables par des politiques d’accompagnement. Il s’agit donc de gouverner le temps. Le Maroc ne fait pas face à un simple choix technique, mais à un arbitrage structurant : temps naturel ou temps stratégique ? La science confirme l’impact réel du décalage horaire sur l’organisme, mais montre aussi que ces effets peuvent être gérés, atténués et compensés. Ceci si on fait fi de la position géographique réelle du pays. Dès lors, la vraie question n’est pas de savoir si GMT+1 est « parfait », mais s’il est utile. Dans un monde où la compétitivité se joue à l’heure près, le Maroc a fait un choix clair: celui du temps économique, et il a bien raison de le faire. Il faut dire clairement que ce qui pose problème véritablement au plan biologique c'est ce changement incomprehensible opéré juste pour le mois de Ramadan et qui ne présente aucun avantage, le nombre d'heures de jeûne étant le même. Les pétitionnaires et ceux ayant l'intenetion de manifester, après une séquence démocratique garantie par la constitution, devront prendre leur mal en patience et accepter que les intérêts du pays et par conséquent les leurs aussi imposent de garder GMT+1. Ils devront par contre militer pour que le changement injustifié pendant ramadan soit à jamais oublié. Ils peuvent aussi militer, et auront beaucoup de soutiens, s'ils réclamaient un aménagement des horaires scolaires en fonction de GMT+1, ce que le gouvernement ayant décrété cet horaire avait simplement oublié de faire. Cela aurait du sens. l'Espagne passe à GMT+2 l'été pour les besoins de son économie par rapport à l'Europe et même les marocains en vacances là bas s'y accommodent.

Football africain : entre populisme émotionnel et ordre institutionnel... 264

La CAF a infligé à l'équipe nationale de football du Sénégal une défaite administrative implacable, déclarant la victoire sur tapis vert pour l'équipe nationale marocaine en finale de la CAN 2025. Cette sanction, ancrée dans les règlements disciplinaires de la CAF, punit l'abandon du terrain, même temporaire. À un moment de la partie, le coach sénégalais a décidé en toute conscience de faire quitter le terrain à ses joueurs. Un seul est resté sur l'aire de jeu. Selon les règles du football, pour qu'un match aille à son terme, il faut au moins sept joueurs sur le terrain. L'équipe, pourtant vainqueure après une prolongation rocambolesque, paie le prix d'une indiscipline flagrante : supporters déchaînés, envahissement partiel du terrain, coups et blessures, interruption prolongée durant laquelle les joueurs ont regagné les vestiaires sur ordre spectaculaire de leur entraîneur. Oubliez le narratif simpliste d'un « Maroc vs Sénégal » que certains, notamment du côté sénégalais, véhiculent pour insinuer une question politique. Ce n'en est rien. L'affaire naît d'un clash initial entre la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) et la CAF. La FRMF a demandé à la CAF d'appliquer ses propres règles et celles de la FIFA, s'interrogeant sur leur non-application. Rappelons que l'équipe nationale du Maroc avait respecté à la lettre les directives de l'arbitre, reprenant même le jeu après 14 minutes seule sur le terrain, pendant que les Sénégalais regagnaient les vestiaires. La question est donc : pourquoi l'arbitre s'est-il abstenu d'appliquer les règles ? La réponse vient des arcanes de la CAF. Un dirigeant « cafien » aurait sommé l'arbitre de bafouer les règles et de ne pas sanctionner l'équipe ayant quitté le terrain. La FRMF va porter l'affaire devant les instances de la CAF, qui l'a confiée à sa Commission de discipline, présidée normalement par un Sénégalais. Pour des questions de commodité, cette commission a rejeté la demande de la FRMF. Loin de baisser les bras, étonnée par cette décision, celle ci a fait appel. En appel, ce ne sont pas des membres qui statuent, mais bien des juges indépendants choisis à travers le continent. La décision fut sans équivoque : en application des règles, l'équipe nationale du Maroc est déclarée vainqueure de la CAN 2025. Le différend opposant la FRMF à la CAF s'est ainsi achevé. Jusque-là, l'affaire est purement sportive. La Fédération de Football du Sénégal (FSF), mécontente du rendu du Jury d'Appel et défendant le résultat acquis sur le terrain, décide d'en référer au Tribunal Arbitral du Sport (TAS). Le Sénégal ne se contente pas de contester la décision : il porte un assaut frontal contre la souveraineté réglementaire, exige juridiquement une enquête internationale pour corruption des instances. C'est le gouvernement sénégalais qui répond à la CAF et porte l'affaire. Pour prouver une corruption, il faudra identifier le corrompu et le corrupteur... La CAF, par sa décision, a primé le droit sur l'émotion du terrain; une émotion malheureusement attisée hors terrain par la bêtise de ceux qui, pour quelques followers de plus ou quelques dollars via AdSense, propagent une haine indescriptible entre deux peuples frères. Ce n'est point un problème entre le Sénégal et le Maroc, mais une question sportive entre la FRMF et la CAF, et entre la FSF et la CAF. Certains rappels s'imposent à l'encontre des attiseurs des deux côtés, sans pour autant défendre la CAF et ses instances, qui sauront répondre aux accusations de corruption. La forteresse réglementaire de la CAF repose sur trois piliers inexpugnables, confortés par ces extraits des règlements: **RETRAITS** *ARTICLE 82* Si, pour n’importe quelle raison, une équipe se retire de la compétition ou ne se présente pas à un match, ou refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre, elle sera considérée perdante et sera définitivement éliminée de la compétition en cours. Il en est de même pour les équipes préalablement disqualifiées par décision de la CAF. *ARTICLE 84* L’équipe qui enfreint les dispositions des articles 82 et 83 sera définitivement exclue de la compétition. Elle perd le match 3-0. Si l’équipe adverse menait par un score plus avantageux au moment de l’arrêt du match, le score sera maintenu. D’autres mesures pourront être prises par la Commission d’organisation. Les trois piliers qui ont présidé à la décision sont donc : - **La conformité absolue**: L'article 82 définit tout retrait d'équipe comme abandon, entraînant forfait automatique. Les 14 minutes sénégalaises tombent sous le coup, sans ambiguïté. - **La proportionnalité mécanique**: La sanction n’est pas discrétionnaire ; elle découle verbatim des textes et est validée par une jurisprudence du TAS . - **La primauté institutionnelle**: L'arbitre a toléré une reprise de facto sous pression, mais la CAF a le pouvoir de trancher en discipline. Que dira dira alors le TAS s'il est effectivement saisi par la partie sénégalaise ? Conservateur par nature, le TAS ne s'érige jamais en juge sportif; il valide les instances quand les règles sont claires. Gardien inflexible de la stabilité, il rejettera toute «légitimité symbolique» sénégalaise. Pour l'emporter, le Sénégal doit ruser: invoquer une reprise invalidant l'abandon, une sanction «disproportionnée» ou l'«esprit du jeu». Stratagème fragile: le TAS a systématiquement écarté ces échappatoires face à des textes explicites. Plusieurs fédérations africaines, dont la FRMA dans l’affaire de la CAN 2015, ainsi que divers clubs et associations affiliées à la CAF, ont saisi le TAS pour contester des sanctions liées à des forfaits, retraits ou manquements réglementaires. Dans ces affaires, le TAS a systématiquement privilégié une lecture stricte des règlements applicables, écartant les arguments fondés sur la force majeure ou les circonstances atténuantes dès lors que les textes prévoyaient des sanctions automatiques. Le dénouement de l'affaire sera la victoire de la CAF, inéluctablement par la confirmation du jugement du Jury d'Appel. Le forfait sénégalais sera validé, le titre confirmé pour le Maroc. La jurisprudence sortira renforcée par le triomphe du droit, blindant les compétitions futures contre le chaos. Reste une infime surprise possible: un replay ou une révision si le TAS conclut que l'abandon n'était pas définitif. Mais va-t-il courir le risque inédit d'instabilité en désavouant des règles si claires ? Ce n'est point une question d'interprétation, mais d'application pure des règles. Le TAS couronnera la CAF, exposant la précarité sénégalaise. Loin d'un duel bilatéral, cette crise oppose respect des règles à tentation populiste. Le droit l'emportera: la CAF réaffirmera sa souveraineté, pour un football africain régi par la loi, non par l'émeute émotionnelle. La CAN 2025, non confisquée, sera celle de la consolidation d’un ordre juridique continental.

Cartographier le Monde 5/5 200

Une singularité intéressante des récits scientifiques tient à la manière dont ils découpent les questions qu’ils cherchent à résoudre. Là où les mythes cosmogoniques ou les grands corpus religieux — tels que la Bible — agrègent dans un même ensemble narratif des réponses à une multitude d’interrogations (comment le monde fut créé, d’où viennent les humains, pourquoi certains animaux possèdent telle caractéristique ou pourquoi tel relief existe), les modèles scientifiques tendent au contraire à isoler les problèmes. Chaque théorie s’attache ainsi à traiter un phénomène particulier : l’origine de l’univers dans le cas du modèle du Big Bang, l’apparition de la diversité biologique pour la théorie de l’évolution, ou encore la formation des continents pour la tectonique des plaques. Une autre différence notable concerne la cohérence interne de ces systèmes narratifs. Les théories scientifiques sont conçues pour s’inscrire dans un cadre explicatif global dont les différentes parties doivent être compatibles entre elles et révisables à la lumière de nouvelles observations. Les corpus religieux, quant à eux, sont souvent le produit d’une longue stratification de traditions. La Bible, par exemple, rassemble des textes composés sur plusieurs siècles et issus de contextes historiques variés. Il n’est donc pas surprenant que certaines représentations du divin ou certains messages évoluent au fil des textes. Ainsi, si la Genèse présente un Dieu créateur unique, d’autres passages de l’Ancien Testament semblent conserver la trace d’un horizon religieux où l’existence d’autres puissances divines n’est pas totalement absente. À titre d’exemple, dans l’Exode, Moïse chante : « Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté, redoutable en exploits, opérant des merveilles ? » Ou encore dans Psaume 82 :1-8 dans lequel il est fait mention d’une assemblée divine : « Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu, il juge au milieu des dieux : Jusqu’à quand jugerez-vous de façon injuste et favoriserez-vous les méchants? » » De même, l’image du divin se transforme au fil des traditions bibliques. Le Dieu de l’Ancien Testament apparaît souvent comme une puissance redoutable capable de punir collectivement des peuples entiers — lors du déluge, de la destruction de Sodome et Gomorrhe ou encore de la mort des premiers-nés d’Égypte. Le Nouveau Testament propose pour sa part une figure divine radicalement différente, centrée sur l’amour, le pardon et la rédemption. Ces transformations ne témoignent pas nécessairement d’une incohérence, mais plutôt de l’évolution des représentations religieuses au sein des sociétés qui ont produit ces textes. À la différence de nombreux systèmes mythologiques ou religieux, les récits scientifiques sont conçus pour être continuellement révisés à la lumière de nouvelles observations. Leur cohérence interne constitue un critère central : toute nouvelle théorie doit non seulement expliquer les phénomènes qu’elle étudie, mais aussi s’articuler avec les cadres théoriques déjà établis ou, le cas échéant, les remplacer par un modèle plus englobant. L’histoire des sciences est ainsi jalonnée de ces moments de réorganisation où un nouveau récit explicatif vient redessiner la carte du réel. L’un des grands défis de la physique contemporaine illustre bien cette exigence de cohérence. Deux théories aujourd’hui extraordinairement efficaces décrivent l’univers à des échelles différentes : la mécanique quantique, qui rend compte du comportement de la matière et de l’énergie à l’échelle des particules, et la relativité générale, qui explique la structure de l’espace-temps et la gravitation à l’échelle cosmique. Pourtant, ces deux cadres théoriques demeurent difficiles à concilier dans un modèle unique. La quête d’une théorie capable d’unifier ces deux descriptions — parfois évoquée sous le nom de « théorie du tout » — constitue ainsi l’un des grands chantiers de la physique fondamentale. Quoiqu’il en soit, c’est dans cette perspective fonctionnelle que j’intégrerai, aux côtés des grands corpus théologiques comme la Bible, le Coran ou la Torah, ce que j’appellerai désormais des récits scientifiques — non comme des mythes contemporains, mais comme des formes narratives structurantes participant à l’élaboration d’une représentation partagée du réel.

Cartographier le Monde 4/5 198

Les mythes du Vieil Home Coyote et celui des Jumeaux primordiaux sont particulièrement intéressants car ils ne proposent pas seulement une explication sur la naissance du monde ou comment les humains ont été créés — ou sont devenus les humains que nous connaissons — mais aussi pourquoi l’ours hiberne, pourquoi les hommes disposent d’armes quand les animaux n’en ont pas ou encore la séparation entre la vie et la mort. Ils sont également surprenants à plus d’un point de vue. Le conte du Vieil Homme Coyote ne mentionne ni être tout-puissant et omniscient, ni divinités anthropomorphes auxquelles les humains devraient respect et obéissance. On y rencontre plutôt des entités dont les frontières nous semblent mal définies : animaux ? humains ? ancêtres ? totems ? Tous parlent et s’expriment. Le nom même du personnage central — Vieil Homme Coyote — illustre cette ambiguïté. L’humain n’y occupe pas de position particulière et plusieurs animaux, comme les canards ou les coyotes, jouent un rôle central dans le récit. Le récit japonais des jumeaux cosmiques présente une configuration très différente. Les protagonistes y sont clairement anthropomorphiques, mais ils semblent eux-mêmes soumis à des forces ou à des lois implicites. Les animaux, quant à eux, sont totalement absents du récit. Pour un lecteur néophyte, on y reconnaît à peine le motif du plongeon cosmogonique, et aucun personnage n’incarne une puissance créatrice souveraine. Dans notre aire culturelle, les mythes de l’Antiquité ont progressivement marginalisé ces récits plus anciens dont nous avons presque entièrement oublié l’existence. Puis la Genèse a, à son tour rempli cette fonction. Dieu, tel que nous le connaissons aujourd’hui, crée le monde puis l’homme, l’Adam, en lui accordant une place singulière au sein de la création. Façonné à l’image de Dieu, l’homme se voit non seulement confier la responsabilité de nommer les autres êtres vivants, mais également celle de « commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre » (La Bible, Nouvelle traduction, 2009). Ce passage introduit d’ailleurs une hiérarchie explicite entre l’humain et l’animal, qui ne se retrouve pas nécessairement dans de nombreuses cosmologies animistes ou polythéistes. Ce récit biblique a-t-il, à lui seul, transformé les relations concrètes entre humains et animaux ? Sans pouvoir l’affirmer de manière certaine, il semble raisonnable de considérer que la diffusion institutionnalisée des textes bibliques a contribué à cristalliser cette représentation hiérarchisée, qui perdure probablement encore aujourd’hui et continue d’influencer notre perception de l’homme et de sa place dans la nature, et ce, même au sein de la communauté scientifique. Alors comment positionner les théories scientifiques modernes — telles que le modèle du Big Bang ou la théorie de l’évolution? Bien que basées sur des démarches cognitives bien différentes basées sur l’observations, l’expérimentation et modélisation, ces théories occupent aujourd’hui une place centrale dans la représentation partagée de l’origine et de la structure du monde. Il ne s’agit évidemment pas ici de comparer leur validité ou les processus cognitifs en œuvre pour l’un ou l’autre, mais d’observer que ces différentes productions humaines remplissent, à des époques distinctes, une fonction analogue : offrir aux groupes et aux individus une lecture commune du monde qui les entoure.