Le paradoxe marocain : une puissance émergente confrontée au défi du récit international!!! 29
À l'heure où les rapports de force internationaux se jouent autant dans l'espace informationnel que sur les terrains diplomatique, économique ou militaire, l'image d'un pays est devenue un actif stratégique.
Une récente étude menée par le cabinet Affinytix, domicilié à Casablanca, ayant analysé 4 158 articles publiés par 363 médias dans 53 pays entre septembre 2025 et mars 2026, a révélé un décalage marqué entre les relations diplomatiques du Maroc et sa couverture médiatique internationale. Affinytix a mis en lumière un paradoxe révélateur : le Royaume accumule les succès et renforce sa position sur la scène internationale, mais peine encore laborieusement à imposer un récit cohérent et influent à la mesure de ses ambitions.
**Une visibilité croissante qui attire l'attention**
Depuis deux décennies, le Maroc s'est imposé comme l'un des acteurs les plus dynamiques du continent africain. Son positionnement géographique, sa stabilité institutionnelle, sa stratégie africaine win win, ses investissements dans les infrastructures, les énergies renouvelables et la logistique ont contribué à renforcer son statut régional.
Les avancées diplomatiques considérables enregistrées sur la question du Sahara marocain, le développement du complexe portuaire Tanger Med et de ceux à venir à Nador et Dakhla, le gazoduc Nigéria-Maroc, les projets liés à l'économie verte ou encore l'Initiative Atlantique destinée aux États du Sahel, témoignent d'une volonté affirmée de projection internationale.
Cette montée en puissance s'accompagne d'une exposition médiatique croissante. Or, dans le système international contemporain, plus un pays gagne en influence, plus il devient l'objet d'analyses critiques, de rivalités narratives et parfois de campagnes de déstabilisation informationnelle. Le quotidien du pays avec son voisin de l'est et ce qui s'est passé pendant et après la CAN 2025 en sont le révélateur parfait.
**Le décalage entre les réalisations et leur perception**
L'une des principales conclusions de l'étude d'Affinytix réside dans l'existence d'un écart significatif entre les réalisations du Maroc et la manière dont elles sont perçues à l'étranger.
Alors que les décideurs marocains mettent en avant les performances économiques, les réformes institutionnelles et les succès diplomatiques, une partie de la presse internationale continue de privilégier les sujets liés aux tensions régionales, aux questions migratoires ou aux problématiques sociales réelles ou imaginées.
Ce phénomène révèle une faiblesse structurelle : le Maroc communique souvent sur ses actions mais peine encore à transformer celles-ci en récit stratégique capable de s'imposer durablement dans les grands espaces médiatiques internationaux.
Autrement dit, le Royaume produit des résultats mais ne contrôle pas toujours la narration qui les accompagne. Là aussi la CAN 2025 en a donné un signal éloquent.
**La bataille des récits : un enjeu du XXIe siècle**
La compétition internationale ne se limite plus aux indicateurs économiques ou aux équilibres militaires. Elle se déroule également dans le domaine de l'influence, où les perceptions façonnent les décisions politiques, les investissements et les alliances.
Les grandes puissances ont compris depuis longtemps que le « soft power » constitue un levier essentiel de leur rayonnement. Universités, centres de réflexion, médias internationaux, diplomatie culturelle, musique, cinéma, séries télévisées et plateformes numériques contribuent à construire une image favorable et à diffuser une vision du pays et du monde avec le prisme du pays qui en est l'auteur.
Dans ce domaine, le Maroc dispose d'atouts considérables mais insuffisamment mobilisés, rarement ou maladroitement exploités. Son héritage historique, sa stabilité, sa diversité et richesse culturelle, son modèle religieux modéré, son ouverture sur l'Afrique et sa position de carrefour entre plusieurs espaces géopolitiques constituent autant d'éléments susceptibles de nourrir un récit attractif, puissant et crédible.
**Les défis internes de la crédibilité**
Toute stratégie d'influence repose toutefois sur une condition essentielle : la cohérence entre le discours et la réalité.
Les difficultés liées aux inégalités sociales, à l'emploi des jeunes, à la qualité de certains services publics ou aux disparités territoriales, continuent d'alimenter des critiques acerbes à l'intérieur et alimente copieusement l'extérieur. C'est qu'au Maroc, il y a une véritable liberté d'expression dont certains médias étrangers ne veulent pas entendre. Il y a par ailleurs une vie politique très dynamique sans égal dans la zone Mena. Les réseaux sociaux ont permis à certains, avide de points Adsense, de s'exprimer et dans beaucoup de cas diffuser impunément des propos calomnieux. Ces défis ne remettent pas en cause les progrès réalisés, mais ils montrent que l'influence internationale se construit d'abord sur la solidité des performances internes.
L'image d'un pays ne peut durablement prospérer si elle n'est pas soutenue par des résultats tangibles, perceptibles, reconnus et révélés par sa propre population.
**Vers une diplomatie du récit**
Face à ce constat, le Maroc gagnerait à franchir une nouvelle étape dans sa stratégie internationale.
La première consiste à passer d'une logique de communication à une logique d'influence. Il ne s'agit plus seulement d'informer mais de convaincre, d'inspirer et de façonner les perceptions.
La deuxième implique la mobilisation coordonnée des universités, des centres de recherche, des médias, de la diaspora, des entrepreneurs et des intellectuels marocains afin de porter un discours cohérent sur les transformations du pays.
La troisième suppose le développement de capacités d'anticipation permettant de détecter rapidement les campagnes informationnelles hostiles et d'y répondre avec efficacité. Enfin, la consolidation des réformes économiques et sociales demeure la meilleure garantie de crédibilité internationale.
L'analyse d'Affinytix met en évidence une réalité fondamentale : le Maroc souffre moins d'un déficit de réalisations que d'un déficit de narration stratégique. Le Royaume avance certainement beaucoup plus vite que l'image qui en est projetée à l'international et à laquelle sont sensibles également les citoyens marocains et qui est largement exploitée également par les sceptiques et ceux imprégnés de certaines idéologies ou croyances.
Dans un monde où l'influence est devenue une dimension essentielle de la puissance, l'enjeu n'est plus uniquement de construire des infrastructures, de signer des accords ou de remporter des succès diplomatiques. Il consiste désormais à inscrire ces réalisations dans un récit global capable d'expliquer au monde ce que représente aujourd'hui le Maroc et ce qu'il aspire à devenir demain.
La prochaine étape du développement marocain pourrait ainsi être moins matérielle que narrative : transformer la réussite en influence et l'influence en puissance crédible et durable.