Méditerranée : le grand effacement amazigh dans le récit historique eurocentré... 56
L’histoire des relations entre les deux rives de la Méditerranée est profondément biaisée. Derrière l’opposition paresseuse entre un Nord supposément moteur et un Sud relégué à la marge se dissimule un oubli plus grave : **l’effacement systématique du rôle déterminant des Amazighs (Berbères, Maures) dans la formation de l’Europe méditerranéenne**. Cet effacement n’a rien de neutre ni d’accidentel; il relève d’une véritable construction idéologique.
Bien avant l’ère coloniale, les populations amazighes structurent l’essentiel de l’espace nord-africain et occupent une place centrale dans les dynamiques politiques, militaires, commerciales et culturelles de la Méditerranée, formant des piliers essentiels de son histoire. Ils assurent une jonction quasi continue entre l'Afrique subsaharienne et le nord de la Méditerranée. De l’Al-Andalus à la Sicile médiévale, leur empreinte est profonde et durable.
Symbole de cette centralité, la conquête de la péninsule Ibérique au VIIIe siècle est menée par Tariq ibn Ziyad (ainsi nommé selon les sources) à la tête d’une armée majoritairement amazighe. Les chroniques insistent sur sa composition en grande partie berbère. Cette réalité est systématiquement minimisée au profit d’un récit arabo-centré qui invisibilise la composante amazighe prédominante. Sans les Amazighs, il n’y aurait tout simplement pas eu d’implantation musulmane durable en Europe occidentale avec ce qui s'en suivit comme impact.
Réduire Al-Andalus à une simple excroissance du « monde arabe » est une falsification grave par simplification. Les dynasties qui portent son apogée, au premier chef les Almoravides et les Almohades, sont d’origine amazighe. Issues de confédérations berbères sahariennes et atlasiennes, elles refondent les équilibres politiques de l'Afrique du Nord et d’Al-Andalus et construisent une civilisation hispano-mauresque à aujourd'hui vivace.
Cette civilisation, fondamentalement amazighe, a marqué l’architecture urbaine et monumentale, encore visible à Séville, Marrakech, Fès ou Cordoue. Elle a structuré une pensée religieuse et juridique avec un malikisme réformateur chez les Almoravides, un rigorisme doctrinal chez les Almohades pour les musulmans et la pensée de Maïmonide pour les Juifs. Elle a par ailleurs impacté durablement l’organisation politique et militaire de la Méditerranée occidentale.
Le sud de l’Espagne et du Portugal porte encore aujourd’hui les traces visibles et toponymiques de cette présence amazighe. L’ignorer, c’est mutiler une histoire profondément partagée. Pour rafraichir cette mémoire quoi de mieux qu'un petit tour en Extremadura espagnol.
Cette influence ne s’arrête pas aux rives andalouses. En Sicile et dans le sud de l’Italie en général, à Palerme notamment, les interactions entre mondes nord-africains et espaces européens sont constantes durant les périodes islamiques puis normandes, via des contingents militaires, des réseaux marchands et des transferts de savoirs. Ces circulations intègrent une importante composante amazighe, souvent dissoute a posteriori dans la formule vague d’« influence arabe ». Le couscous y est toujours présent accompagné avec des friandises aux amendes à la fleur d'oranger.
En parlant indistinctement d’« Arabes », les récits dominants gomment la pluralité réelle des acteurs et effacent la profondeur africaine de ces échanges.
Cet effacement procède de plusieurs biais cumulés. D’abord, **l’eurocentrisme** et l’incapacité à admettre que des populations africaines ont été cofondatrices de l’Europe méditerranéenne. Ensuite, **l’arabo-centrisme historiographique** et la tendance à homogénéiser le monde musulman en invisibilisant ses composantes non arabes, dont principalement les Amazighs. Enfin, **l’héritage colonial**, avec le besoin de lisser et de hiérarchiser les récits pour légitimer une prétendue supériorité civilisationnelle européenne.
Le résultat est clair : les Amazighs sont relégués à un rôle secondaire, folklorique ou local, alors qu’ils ont été des acteurs structurants de la Méditerranée occidentale. Leur impact est sans équivoque l’un des plus importants de l’histoire de la région.
Corriger ce biais ne se résume pas à ajouter un chapitre « berbère » dans des livres d’histoire déjà écrits. **Il faut reconfigurer la narration elle-même.** Il s’agit de réinscrire les Amazighs au cœur du récit méditerranéen. L’Europe du Sud n’est pas uniquement l’héritière de Rome et du christianisme. Elle est aussi, en partie, le produit d’apports nord-africains, particulièrement amazighs, visibles dans ses structures politiques, ses paysages urbains, ses arts culinaires et vestimentaires, certains prénoms et imaginaires. Le prénom Maurice n’en est-il pas un exemple d’impact indélébile ? La Méditerranée occidentale doit être pensée comme un espace de co-construction, et non comme un théâtre de diffusion unilatérale du Nord vers le Sud.
Reconnaître cela ne relève pas d’un réflexe identitaire, ou d'une quelconque revendication idéologique , mais d’une exigence minimale de rigueur scientifique. L’histoire méditerranéenne a été aplatie pour servir des logiques de pouvoir, au prix d’une simplification extrême des trajectoires et des acteurs. Les Amazighs comptent parmi les grands effacés, sinon les seuls esclus. Les réintégrer pleinement dans le récit n’est pas « réécrire » l’histoire au sens de la travestir : c’est **la réparer**, en restituant à la Méditerranée sa profondeur africaine et sa véritable complexité. Cette approche est indispensable pour apaiser les relations dans la région et pour une construction solide du futur de ses populations, qu’il s’agisse de relations politiques, économiques ou simplement humaines.
Depuis des siècles, ce récit déséquilibré imprègne les discours académiques, médiatiques et politiques. Or, la Méditerranée a toujours été une mer de circulation, non de domination ; un espace d’interactions permanentes, non une frontière entre mondes hiérarchisés. Dès l’Antiquité et sans doute avant, elle est une zone de fécondation mutuelle entre civilisations africaines, levantines et européennes. L’archéologie le démontre avec force. Phéniciens, Romains, Carthaginois, Égyptiens, Numides et, bien sûr, Amazighs ont structuré ses échanges commerciaux, culturels et scientifiques. L’idée d’une Europe autonome, source unique de modernité, n’est qu’une reconstruction tardive. Il n'y a pas si longtemps à l'échelle géologique, le détroit entre le Maroc et l'Espoagne ne faisait guère plus de un kilomètre...
Il appartient aux historiens, aux enseignants et aux systèmes scolaires des deux rives de corriger cela, dans la perspective d'un avenir commun fondé sur un passé tout aussi partagé.