Pensez le Futur.

Législatives 2026 au Maroc : un défi démocratique sous impulsion royale... 2385

Sa Majesté le Roi Mohammed VI a officiellement chargé le ministère de l’Intérieur de préparer les élections législatives de 2026. Cette décision, annoncée dans le 26ᵉ discours du Trône, constitue à la fois une directive solennelle et une marque de confiance particulière envers ce ministère. Avant la fin de l’année, le ministère devra alors avoir finalisé le cadre juridique et organisationnel du scrutin. Dans la foulée, M. Abdelouafi Laftit a convoqué les principaux partis politiques à des consultations inclusives visant à garantir « une élection exemplaire », transparente et crédible, en conformité avec les instructions royales. Cette démarche témoigne d’une volonté claire de renforcer l’organisation des élections en l’éloignant de l’influence directe du gouvernement, notamment celle de son chef, M. Aziz Akhannouch, également président du RNI. Ce parti est perçu comme ayant une influence conséquente sur le processus électoral. Confier cette mission au ministère de l’Intérieur, reconnu pour son rôle d’arbitre institutionnel, vise à limiter les interférences politiques directes et à prévenir toute tentative de captation du scrutin par certains acteurs en place. Le ministre, lors de la réunion, a insisté sur la nécessité que les élections soient « exemplaires » et a laissé entendre qu’un effort significatif serait déployé pour répondre aux attentes démocratiques et institutionnelles, sous-entendu que tout sera mis en œuvre pour une implémentation stricte de la volonté royale, à distance de toutes les factions politiques. Un nouveau Code électoral spécifique à la Chambre des représentants est donc en préparation, avec une adoption envisagée avant la fin 2025. Les réflexions et discussions en cours portent sur plusieurs axes essentiels : la mise à jour ou la simplification des listes électorales, avec le recours à la seule carte d’identité pour identifier les électeurs ; la moralisation et la régulation du financement des campagnes par un contrôle renforcé, voire un plafonnement des dépenses des candidats et des partis. Une meilleure transparence ainsi que la révision du découpage électoral fondée sur le dernier recensement sont également à l’ordre du jour. La question du nombre de bureaux de vote, qui dépassait 40 000 lors du dernier scrutin, devrait aussi être abordée, tout comme la représentation des quelque 6 millions de Marocains résidant à l’étranger. Le mode de scrutin actuel, basé sur la proportionnelle par listes, pourrait aussi être remis en question afin de remédier aux insuffisances constatées en 2021, notamment la propension à favoriser les «faiseurs» de députés et les clientélismes locaux, souvent nourris par l’argent. Dans la sphère politique, c’est plutôt silence radio. L’impression est que les partis politiques sont soit blasés, soit simplement stratégiquement attentifs. C’est donc chez les chroniqueurs et autres auteurs que se déroule le débat et foisonnent les idées. Le sentiment, tout de même partagé, est que les choses doivent changer si l’on veut redonner un sens à la vie politique. C’est ce que veut Sa Majesté. L’introduction d’un scrutin uninominal à deux tours est l’une des idées qui ressort souvent comme une piste possible pour réduire l’emprise de l’argent et des réseaux traditionnels d'influence. Ce mode de scrutin, jamais expérimenté au Maroc, favoriserait un vote davantage axé sur les individus plutôt que sur les listes de partis, renforçant ainsi la démocratie par une meilleure mobilisation citoyenne et une représentativité accrue. Jusqu’ici, les citoyens ont souvent été surpris par des alliances contre nature formées après le scrutin, dès lors que l’électeur n’a plus d’emprise sur la configuration finale. Le scrutin à deux tours a pour avantage que toute négociation ou alliance entre partis se fait entre les deux tours, donc à un moment où le citoyen peut encore intervenir par un second vote. Cette réforme électorale de fond pourrait répondre à un défi majeur : le désintérêt des citoyens pour la politique, manifesté par des taux élevés d’abstention, phénomène alimenté par une perception d’un renouvellement insuffisant, d’une faible efficacité des partis et, partant, des instances élues. Pour réussir, la réforme doit aller de pair avec un effort des partis pour renouveler leurs approches, attirer une jeunesse en quête d’alternatives et raviver l’intérêt populaire pour le vote. Les partis politiques marocains ont historiquement une relation ambiguë avec les électeurs en dehors de leurs bases traditionnelles acquises. Il semble même qu’ils découragent l’adhésion massive au processus électoral, de peur que leurs effectifs, souvent anecdotiques par rapport à la masse électorale statutaire, ne soient dilués. Le PJD a pris les rênes du pays avec seulement 1,3 million de voix, soit environ un dixième du nombre d’électeurs potentiels. Certains partis disposent de groupes parlementaires alors qu’ils n’ont obtenu que quelques 200 000 voix, voire moins. Les partis sont parfois perçus comme peu représentatifs et entachés d’accusations de corruption. Ils ont néanmoins un intérêt pragmatique à mobiliser leurs noyaux d’électeurs pour conserver leur poids politique et leur financement public. La perspective d’une campagne électorale dynamique semble aujourd’hui limitée par une certaine apathie des acteurs politiques, freinant l’élan démocratique attendu. Concernant le scrutin uninominal à deux tours, bien qu’il puisse structurer le paysage politique autour de deux grands pôles et favoriser des alliances plus claires, il ne saurait à lui seul neutraliser les influences de l’argent, les réseaux liés aux chefs communaux ou les clientélismes. Ce système peut même accentuer une bipolarisation artificielle, marginaliser les petits partis et laisser perdurer des alliances occultes entre grands partis, nuisant à la transparence et à la légitimité démocratique. Par ailleurs, des risques subsistent concernant la baisse de la participation entre les deux tours et la complexité du changement d’opinions des électeurs, pouvant ouvrir la voie à des manipulations stratégiques. Ainsi, des réformes complémentaires sont indispensables, notamment en matière de transparence du financement des campagnes, de moralisation du processus électoral et de contrôle des clientélismes locaux, pour garantir une compétition politique plus juste et plus crédible. La décision royale de confier au ministère de l’Intérieur la gestion du scrutin, le dialogue inclusif avec les partis, et la volonté affichée de moraliser le processus témoignent d’une ambition forte de réforme profonde pour une élection plus juste, équitable et digne de confiance. Le mode de scrutin reste au cœur des débats, mais la réussite des législatives de 2026 dépendra aussi de la capacité à réinventer un système électoral et politique capable de mobiliser les citoyens et d’instaurer la confiance dans la démocratie marocaine. Les citoyens aussi, sont appelés a davantage d'honnêteté et de responsabilité.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Maroc : 113 kg jetés par personne, l'impératif d'une stratégie anti-gaspillage de denrées alimentaires... 7

Le dernier avis, élaboré par le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) dans le cadre d’une auto-saisine, s’intitule « Perte et gaspillage des denrées alimentaires au Maroc : ampleur du phénomène et enjeux pour une intervention efficace ». Il analyse les causes de ce phénomène et ses répercussions à l’échelle nationale, tout en proposant des leviers pour transformer durablement les modes de production, de distribution et de consommation. L’objectif est d’aligner ces changements sur les priorités nationales en matière de durabilité, de souveraineté et de sécurité alimentaires. Ce phénomène est mondial et ses impacts ne cessent de croître. Au Maroc, son ampleur et ses effets spécifiques méritent une attention particulière et c'est en cela que l'avis est fort important et ne devrait pas rester lettre morte. Voilà une véritable thématique pour la prochaine campagne électoral si bien évidemment les partis sont en mesure de produire des idées dans ce sens.. À l’échelle mondiale, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, la chaîne de valeur alimentaire enregistrait une perte d’environ 13,2% entre récolte et vente au détail en 2022. Le gaspillage aux niveaux des ménages, restaurants et commerces représentait alors près de 19% de la production alimentaire totale. La tendance est similaire au Maroc. Selon l’indice du gaspillage alimentaire publié en 2024, les ménages marocains ont jeté environ 2,4 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit 113 kg par personne et par an, contre 91 kg en 2021. Les pertes et le gaspillage surviennent à toutes les étapes de la chaîne de valeur alimentaire. Dans les phases initiales: production, récolte, stockage et transport, certaines filières, en particulier: fruits, légumes et céréales, enregistrent des pertes de 20 à 40%. Aux étapes ultérieures, le gaspillage résulte de pratiques commerciales et de comportements inadaptés : achats excessifs, méconnaissance des méthodes de conservation, faible valorisation des invendus. D’où des coûts économiques et sociaux élevés. Ces pertes génèrent des charges importantes pour les producteurs et distributeurs, réduisent la disponibilité alimentaire et accentuent la vulnérabilité des populations à faible revenu. Elles exercent aussi une pression sur les ressources naturelles: le CESE estime à 6,1 milliards de m³ l’eau mobilisée annuellement pour produire des denrées qui ne seront jamais consommées. Les déchets alimentaires, par ailleurs, polluent et contribuent aux émissions de gaz à effet de serre, soulignant l’urgence d’une coordination accrue. À ce jour, les réponses institutionnelles, quand elles existent, restent fragmentées et peu efficaces. Malgré quelques initiatives publiques et privées, les actions demeurent dispersées, faute de cadre juridique spécifique, de vision nationale intégrée et de gouvernance efficace. Le CESE considère à juste titre que réduire ces pertes et ce gaspillage est un enjeu stratégique majeur, à placer au cœur d’une stratégie nationale pour une alimentation durable. Celle-ci renforcerait la souveraineté et la sécurité alimentaires, préserverait les ressources, rationaliserait les importations et intrants, et promouvrait un modèle plus équitable et résilient face aux crises. Dans cette optique, le Conseil préconise un plan d’action spécifique, intégrable à la stratégie nationale, avec comme recommandations principales : 1. Adopter une loi contre la perte et le gaspillage alimentaires, interdisant la destruction des invendus, facilitant leur dons aux associations, institutions sociales et banques alimentaires. 2. Clarifier les dates de consommation : « à consommer jusqu’au » (sécurité sanitaire) et « à consommer de préférence avant » (qualité). 3. Instaurer une gouvernance multisectorielle associant autorités publiques, secteur privé et société civile. 4. Créer un observatoire national pour collecter les données, produire indicateurs et proposer des mesures correctives. 5. Intégrer des objectifs de réduction du gaspillage dans les politiques publiques, notamment pour la restauration en hôpitaux, écoles, centres sociaux et prisons. 6. Développer des infrastructures de stockage et transport; entrepôts réfrigérés à Energie solaires, dans les régions agricoles. 7. Favoriser les circuits courts pour limiter les intermédiaires et pertes en transport. 8. Promouvoir le recyclage des surplus comme les réfrigérateurs solidaires et le recours aux dons alimentaires. La lutte contre la perte et le gaspillage alimentaires dépasse la simple gestion des ressources: c’est un levier pour la sécurité alimentaire, l’efficacité agricole et la préservation naturelle. Dans un contexte de raréfaction de l’eau, de pressions climatiques et de besoins croissants, la lutte est impérative pour un système alimentaire marocain durable et résilient. In fine, elle jugulera impérativement l’inflation et soutiendra efficacement l’économie nationale. Cette stratégie a toutes les chances de réussir, grâce à des facteurs culturels et cultuels. Le gaspillage (isrâf ou tabdhîr) est prohibé religieusement car signe d’ingratitude envers les bienfaits divins. Le Coran ordonne : « Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès, car Allah n’aime pas les gaspilleurs », sourate al-A‘râf. L’usage des biens est permis, mais l’excès condamné. L’ampleur de ce phénomène au Maroc en fait un enjeu politique urgent, nécessitant une action efficace et pérenne. Un véritable programme pour le prochain exécutif s'il en prenait conscience.

Christopher Ross ou la diplomatie à contre-courant 85

Il arrive que des diplomates, une fois leur mission terminée, choisissent la réserve que commande leur ancien statut. D’autres préfèrent continuer à intervenir dans des débats qu’ils ont pourtant contribué à complexifier. Christopher Ross appartient clairement à cette seconde catégorie. Dans un article récent, l’ancien émissaire pour le Sahara marocain a de nouveau pris position sur ce dossier sensible. Avec le recul du temps, son analyse n’a gagné ni en nuance ni en distance critique. À la lecture de son texte, c’est plutôt l’inverse qui se produit: même grille de lecture, mêmes postulats et, surtout, même indulgence à l’égard d’Alger. Cette persistance soulève une question fondamentale: que cherche Ross aujourd’hui en intervenant à nouveau dans un dossier dont il a été l’un des médiateurs les plus contestés? Nommé en 2009 par Ban Ki-moon, il succédait à une série d’émissaires confrontés à la même difficulté: sortir d’une impasse diplomatique héritée de la guerre froide. **Ce conflit trouve en effet ses racines dans les bouleversements géopolitiques des années 1970. Le Maroc a conforté sa souveraineté historique sur la région en 1975, provoquant le retrait de l’Espagne, tandis que le Polisario, soutenu politiquement, financièrement et militairement par l’Algérie et la Libye, revendiquait la création d’un État indépendant.** Le dossier prend une dimension internationale avec la création, en 1991, de la MINURSO qui devait superviser l'organisation d'un référendum; une idée proposé par feu Hassan II dans un discours prononcé à Nairobi lors d’un sommet de l’OUA. Très vite, les entraves créées par le Polisario, notamment sur l’identification du corps électoral, rendent ce projet quasi impossible et le processus s’enlise. **C’est alors que le Maroc propose en 2007 une initiative politique majeure: un plan d’autonomie élargie pour les provinces du Sud, sous souveraineté marocaine. Le projet est présenté au Conseil de sécurité comme une solution réaliste et pragmatique et reçoit un soutien international croissant, qualifié de «sérieux et crédible» par plusieurs résolutions. C’est un véritable tournant du réalisme diplomatique.** Depuis, le paysage diplomatique autour du Sahara a profondément évolué. De nombreux États considèrent désormais le plan d’autonomie marocain comme la base la plus crédible pour une solution politique durable. En 2020, l’administration Trump annonce officiellement la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Un tournant majeur dans l’équilibre diplomatique du dossier. Dans la foulée, plusieurs puissances occidentales réaffirment leur soutien au plan d’autonomie, tandis que des pays arabes, européens et africains ouvrent des consulats à Laâyoune ou Dakhla, reconnaissant de facto l’administration marocaine du territoire. Au sein de l'ONU, la terminologie employée par les résolutions du CS a également évolué: la notion de «solution politique réaliste, pragmatique et durable» s’est imposée comme ligne directrice du processus. Ce glissement vers une approche pragmatique traduit une réalité simple: le référendum envisagé dans les années 1990 n’est plus considéré comme une option viable. C’est précisément ce tournant diplomatique que Ross, resté prisonnier d’une vision dépassée, semble refuser d’intégrer. Dans ses prises de position récentes, il continue de défendre une lecture du conflit renvoyant à une époque révolue, en s’accrochant à des schémas diplomatiques que la réalité géopolitique a largement dépassés. *Cette posture interroge jusque sur la droiture du personnage.* Dès son mandat, le Royaume avait exprimé de sérieuses réserves quant à son impartialité et en demanda officiellement le remplacement en 2012; la confiance ayant été gravement entamée. Un médiateur, par définition, doit maintenir une distance équitable entre les parties. Lorsque cette distance disparaît, la médiation perd sa crédibilité. De fait, Ross n’a jamais vraiment dissipé le soupçon d’une proximité avec la position algérienne. Le rôle de l’Algérie dans ce conflit est central. L’un des points les plus controversés de son discours concerne précisément la place d’Alger dans ce dossier. **Depuis cinquante ans, l’Algérie affirme officiellement qu’elle n’est qu’un «pays observateur» dans ce conflit. La réalité diplomatique et stratégique est tout autre. Alger héberge, arme, finance le Polisario, et accueille à Tindouf des milliers de réfugiés dont une partie importante n’est même pas originaire du territoire concerné.** Il ne fait guère de doute que le conflit est avant tout un différend opposant l’Algérie au Maroc; analyse désormais largement partagée par les principaux acteurs internationaux. Aucune solution durable ne pourra émerger sans l’implication directe d’Alger dans les négociations. Dans ce contexte, les prises de position répétées de Ross paraissent anachronisme et fragilisent sa crédibilité. En continuant de s’aligner, dans les faits, sur l'Algérie et le Polisario, il donne l’impression de prolonger un combat politique plutôt que d’éclairer le débat. La responsabilité des anciens médiateurs internationaux est posée. *Lorsqu’un ancien représentant de l’ONU s’exprime publiquement de manière aussi tranchée, il engage indirectement l’image de l’institution qu’il a servie. Or la crédibilité de la diplomatie internationale repose précisément sur la neutralité de ses intermédiaires.* L’histoire diplomatique du Sahara est jalonnée de tentatives de médiation, de plans successifs et d’initiatives avortées. Avant Ross, d’autres envoyés avaient tenté de débloquer la situation, notamment James Baker, qui proposa au début des années 2000 un plan de transition finalement rejeté. Chaque tentative a rappelé une vérité fondamentale: sans volonté politique régionale, aucun schéma ne peut aboutir. C’est précisément pourquoi la tendance actuelle de la diplomatie internationale privilégie une solution réaliste, fondée sur l’autonomie et la coopération régionale, plutôt que sur des constructions maximalistes héritées de la guerre froide. Au fond, la question n’est pas de savoir si Ross a le droit d’exprimer une opinion. Comme tout ancien diplomate, il peut, bien sûr, participer au débat. Mais lorsqu’il persiste à défendre une vision qui ignore les évolutions majeures du contexte géopolitique, son discours prend l’allure d’un combat d’arrière‑garde. Le monde a changé, les équilibres régionaux aussi. **Le Sahara sous souveraineté marocaine, n’est plus seulement une question héritée de la décolonisation: il est désormais au cœur d’une recomposition stratégique de l’Afrique atlantique et du Nord. Face à ces transformations, la diplomatie internationale semble avoir choisi le pragmatisme.** Christopher Ross, lui, paraît avoir choisi la nostalgie d’un paradigme révolu. En affaires internationales, l’histoire montre que ceux qui s’accrochent aux paradigmes du passé finissent presque toujours par se retrouver à contre‑courant des réalités du présent.

Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale... 151

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, le paysage politique marocain se transforme subtilement, parfois de manière maladroite. Les solidarités de circonstance qui caractérisent souvent les débuts de mandat semblent s’effriter, laissant place à des positionnements plus individuels. Le « clan gouvernemental », autrefois soudé par la logique de la majorité, relève désormais davantage du souvenir que de la réalité. Chaque acteur politique affine, ou non, sa stratégie; mesure, ou non, son audience et prépare, déjà ou pas, la séquence électorale à venir. Dans ce contexte de pré‑campagne implicite, la récente polémique autour des déclarations du ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a servi de révélateur des tensions latentes au sein de l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch. Lors d’une rencontre avec de jeunes Marocains résidant à l’étranger (MRE), le ministre, sur un ton qu’il voulait sans doute léger et direct, a suggéré que ceux qui choisissent de revenir au pays devraient le faire par conviction et par engagement, et non dans l’espoir d’en tirer des avantages particuliers. Le ton blagueur à la façon Mezzour n’a pas été perçu comme tel : rigueur lui en sera tenue. La formule, rapidement sortie de son contexte et amplifiée par les réseaux sociaux, politiques et médiatiques, a suscité une vive réaction. Certains y ont vu une remise en cause du rôle et de la contribution de la diaspora marocaine, forte de plusieurs millions de personnes à travers le monde. L’affaire a pris une dimension inattendue lorsque le ministre délégué chargé de l’Investissement, Karim Zidane, a publiquement pris ses distances avec les propos de son collègue. L’un est membre de l’Istiqlal, l’autre du RNI, faut‑il le rappeler. Lors d’un meeting politique organisé par le Rassemblement National des Indépendants, formation qui dirige actuellement le gouvernement, Zidane n’a pas caché son désaccord, se disant choqué par ce qu’il considère comme des propos inadmissibles. Il a tenu à rappeler en termes forts l’importance stratégique et symbolique de la diaspora pour le Maroc, comme si quelqu’un en doutait. Son intervention comportait également une dimension personnelle : lui‑même issu de cette communauté, il a expliqué être revenu au pays non pour bénéficier d’avantages, mais parce que son parti lui a proposé de mettre ses compétences au service de l’action publique. Il a rang de ministre, faut‑il le rappeler. Serait‑il revenu si on ne lui avait pas proposé ce poste là et ce qui l’accompagne comme avantages ? on ne le saura jamais. Dans son discours, le ministre délégué à l’Investissement a défendu l’idée que les Marocains établis à l’étranger ne doivent pas être réduits à leur rôle économique ou à leurs transferts financiers, point sur lequel tout le monde est d’accord, Mezzour compris. Selon Zidane, les jeunes issus de l’immigration qui choisissent de revenir au Maroc constituent une richesse humaine et un levier de modernisation. **Mais qui en doute ?** Zidane a conclu son intervention sur une note à la fois ferme et émotionnelle, affirmant que « les sept millions de Marocains vivant à l’étranger sont toujours les bienvenus », et qu’ils demeurent parmi les meilleurs ambassadeurs du Royaume dans leurs pays d’accueil. **Mezzour a‑t‑il nié ou remis cela en cause ?** Certainement pas, la preuve étant qu’il débattait précisément avec de jeunes MRE lors de la rencontre à l’origine de la polémique. Il essayait justement de les motiver et de les inciter à rentrer au pays. *L’épisode a toutefois mis en lumière une réalité plus large : la fragilité apparente de la cohésion gouvernementale. Voir deux ministres d’un même exécutif s’opposer publiquement sur une question aussi sensible renvoie l’image d’un attelage politique où la discipline collective s’effrite, à mesure que se profile la compétition électorale.* Cette situation pose également la question de la répartition des compétences ministérielles : **le portefeuille de l’Investissement et celui de l’Industrie et du Commerce se recoupent partiellement, ce qui nourrit parfois des chevauchements de discours et des rivalités de positionnement. Certains observateurs y voient la conséquence d’une architecture gouvernementale où les frontières des responsabilités n’ont pas toujours été tracées avec la plus grande clarté.** Cela devrait être évité dans le prochain gouvernement. Il s'agit autant d'efficacité que d'économie de deniers publics. La controverse ne se résume pas à une simple incartade ou à une erreur d’expression politique. Les défenseurs de Mezzour soulignent que ce dernier est l’un des rares ministres à s’exprimer régulièrement en public avec hardiesse, à débattre avec les jeunes et à assumer ses positions, quitte à susciter la polémique. Dans un univers politique souvent marqué par la prudence excessive et la communication verrouillée, cette franchise peut être perçue par certains comme une forme de courage politique dont manquent manifestement de nombreux membres du gouvernement. À l’inverse de Mezzour, d’autres membres de l’exécutif cultivent une discrétion presque totale, au point que nombre de citoyens peinent à identifier leurs actions, voire leurs visages. Cette différence de style nourrit un contraste frappant entre une parole mal formulée, parfois maladroite ou incomprise mais visible, et un silence institutionnel qui entretient la distance entre gouvernants et gouvernés. Au‑delà de la polémique, l’incident révèle surtout l’entrée progressive du système politique national dans une phase préélectorale. Les ministres redeviennent des figures partisanes à part entière, et chaque déclaration peut être interprétée à l’aune de la compétition à venir. Les lignes de fracture se dessinent, les sensibilités s’affirment et la solidarité gouvernementale cède peu à peu la place à la logique du positionnement. Reste une interrogation, partagée par de nombreux citoyens : combien de temps encore cette majorité pourra‑t‑elle préserver l’apparence de l’unité ? Et surtout, lorsque s’approchera le 26 septembre, moment où les électeurs trancheront et décideront du sort de cette génération politique, quelle lecture feront‑ils de ces tensions exposées au grand jour ? Car, à mesure que l’horizon électoral se rapproche, une certitude s’impose : tôt ou tard, c’est dans les urnes que tout ce « beau monde » devra rendre des comptes. Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale ne sera plus qu'un vague souvenir d'ici là. Les citoyens ont d'autres grilles de lecture.