Pensez le Futur.

Libération stratégique de Boualem Sansal: sauver la face d'Alger... 2197

L’écrivain algérien Boualem Sansal, également français, âgé de 81 ans, avait été arrêté à l’aéroport d’Alger le 16 novembre 2024 suite à une interview dans laquelle il évoquait quelques vérités historiques qui, selon les autorités algériennes, constituent une menace à l'intégrité du pays. Saluant la décision du Président Macron de reconnaitre la marocanité du Sahara, il avait notamment parlé du fait que la France avait mutilé le Maroc, rattachant des territoires très importants à l'Algérie. C'est un sujet très irritant pour le pouvoir à Alger. En mars 2025, un tribunal avait donc condamné Sansal à cinq ans de prison pour «atteinte à l’unité nationale », accusation très lourde. À la surprise générale, ou presque, le 12 novembre, le président Abdelmadjid Tebboune a accordé son pardon à Sansal, suite à une demande expresse du président allemand Frank-Walter Steinmeier. Sansal est transféré en Allemagne où il a été immédiatement hospitalisé. L'homme atteint d'un cancer à vu sa santé beaucoup se détériorer durant l'incarcération. L'évolution rapide du dossier fait donc suite à la médiation allemande, alors que les appels répétés de la France pour la libération de Sansal étaient restés sans effet. Le pardon est officiellement présenté comme un "acte humanitaire, généreux". Cependant, cette libération ne peut être envisagée hors de tout enjeu géopolitique et constitue de toute évidence en filigrane, une manœuvre pour désamorcer la crise franco-algérienne, accentuée depuis quelques mois déjà. La médiation allemande s’inscrit, chacun le sait, dans un contexte tendu entre Alger et Paris. En octobre 2024, la France a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara Marocain, provoquant une colère rouge à Alger et un refroidissement immédiat et notable des relations bilatérales. L’arrestation de Sansal, figure algérienne contestataire, a été perçue comme un levier de pression sur la France dont il porte la nationalité. Rien n'y a fait : en janvier, le Parlement européen avait condamné cette arrestation et exigé la libération de l’auteur, mais l'Algérie était restée sourde. Qu’est-ce qui expliquerait ce rôle surprise de l’Allemagne, alors que d'autres pays auraient, paraît-il, essayé en vain de faire plier Alger ? L’Allemagne entretient en fait des relations plus neutres avec l’Algérie que la France et offre ainsi une issue diplomatique acceptable pour Alger, qui évite une perte majeure de prestige. Boualem Sansal était devenu une véritable patate chaude dont il fallait se débarrasser au plus vite. Il est même dit, ça et là à Alger, que son arrestation avait été une erreur. Le fait que le président Tebboune ait été soigné en Allemagne renforce ces liens avec l'Allemagne. Par ce canal, Alger améliore son image internationale sans céder directement à la France, ce qui atténue la perception d’une capitulation. Il faut aussi rappeler que Boualem Sansal est très apprécié et lu en Allemagne où il avait obtenu la plus prestigieuse des distinctions littéraires du pays. Cela couvre un peu cette médiation surprise. La libération semble s’inscrire dans une stratégie algérienne de gestion des pressions internationales sans compromis direct avec Paris, préservant ainsi la face du régime. L’Allemagne, en tant qu’intermédiaire, permet d’apaiser les tensions tout en maintenant la stabilité politique intérieure algérienne. Comme à leur habitude, les médias algériens, n'ont pas tardé à organiser des débats chantant l'humanisme et la grande sagesse du président Tebboune. Ils n'ont pas arrêté de chanter victoire. On ne sait pas sur qui, mais victoire quand même. Des débats où, comme à chaque fois, sont cités pêle-mêle : sionisme, makhzen, ennemi français, défense du pays, etc. Sansal est gracié mais reste le traitre exécrable de la nation. La vérité est que le contexte économique et stratégique que connaît l'Algérie ne lui permet plus de bomber le torse. Face à un isolement diplomatique grandissant, une dépendance aux hydrocarbures et un ralentissement économique avec dévaluation historique du dinar, le régime algérien utilise la libération de Sansal comme acte symbolique destiné à redorer son image car même ses partenaires historiques que sont les Russes et les Chinois, lui ont tourné le dos en faveur du Maroc. On peut également faire une autre lecture et convoquer l'hypothèse des intérêts croisés. L’Allemagne a vraisemblablement servi d’intermédiaire utile, répondant indirectement aux intérêts de la France et de l’Algérie. Pour Paris, transférer la médiation à Berlin préserve une posture humanitaire crédible sans confrontation directe avec Alger. Pour Alger, répondre à une demande allemande permet d’éviter un recul symbolique face à l’ancien colonisateur. Les perspectives et les implications sont alors plus claires. Le régime algérien conserve son cadre autoritaire ; la libération de Sansal ne constitue donc pas un signe de faiblesse. Les médias algériens cherchent même à montrer que l’affaire révèle la perte d’influence de la France, qui aurait cherché à isoler Alger. Avec cette libération, la diplomatie algérienne serait devenue désormais multipolaire. En réalité, le compromis était nécessaire pour limiter l’isolement diplomatique et économique de l'Algérie. Les défis structurels du pays restent importants et profonds. Les médias algériens cherchent désespérément à montrer que la libération de Sansal par l’intermédiaire allemand témoigne d’un changement profond dans l’équilibre diplomatique régional en sa faveur. La France aurait perdu son quasi-monopole historique sur les relations, confrontée à une Algérie souveraine et puissante qui a diversifié ses alliances européennes. Selon ces médias, cette évolution aurait affaibli symboliquement Paris et renforcé la diplomatie multipolaire de l'Algérie conquérante. Au-delà de tel ou tel propos parfois ridicules dont le seul but est de calmer le front interne algérien, cette libération aura un impact positif sur les relations franco-algériennes et, au-delà, sur la diplomatie allemande dans la région. Pour l’Allemagne, ce succès diplomatique consolide son rôle géopolitique en Méditerranée et en Afrique du Nord, lui offrant de nouvelles marges de manœuvre politiques, économiques et sécuritaires. Berlin améliore sa position auprès des autorités algériennes et des pays voisins, et renforce ses partenariats stratégiques dans une région clé pour ses intérêts. L'Allemagne, rappelons-le, s'était déjà prononcée positivement sur le projet marocain d'autodétermination au Sahara marocain. La libération de Boualem Sansal dépasse donc la simple dimension humanitaire pour devenir un point de convergence diplomatique, symbolique et économique. Le choix de l’Allemagne comme médiateur a permis à l’Algérie de répondre à la pression internationale en sauvegardant en apparence son image vis-à-vis de la France, tout au moins pour sa propre population. La France a atteint son objectif: libérer Boualam Sansal. Alger en avait pourtant fait une affaire de dignité nationale.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Le sport au Maroc : entre reconnaissance constitutionnelle et stagnation structurelle 35

Depuis la Constitution de 2011, le sport est reconnu comme un droit fondamental des citoyens marocains, avec trois articles garantissant l'accès aux infrastructures et à la pratique physique, sous la responsabilité de l'État et des collectivités territoriales. Pourtant, ce cadre ambitieux reste entravé par une loi antérieure à la réforme constitutionnelle et non amendée depuis, créant un décalage entre principes élevés et mise en œuvre concrète. La loi 30‑09, promulguée par dahir en 2010, structure les relations entre l'État, les fédérations et les associations, mais privilégie une logique de contrôle administratif plutôt qu’une dynamique de promotion active de la pratique sportive. Elle s’articule difficilement avec la nouvelle architecture territoriale issue de la Constitution de 2011, ne consacre pas de manière suffisamment opératoire des catégories comme le sport scolaire ou le sport pour tous, et reste avare en mécanismes d'incitation économique et fiscale susceptibles d’attirer l’investissement privé dans une économie du sport encore émergente. Le dispositif apparaît ainsi davantage orienté vers la conformité réglementaire que vers l’élargissement de la base de pratiquants, à rebours de plusieurs législations étrangères qui visent explicitement à stimuler la participation et les partenariats public‑privé. Les effets de ces limites se lisent dans le niveau de pratique organisée. Avec une population d’environ 36,8 millions d’habitants en 2024, le Maroc compterait autour de 350 000 licenciés sportifs, soit moins de 1% de la population engagée dans une pratique fédérale structurée. Ce ratio extrêmement faible contraste fortement avec d'autres pays. La France compte près de 17 millions de licences pour une population d’environ 68 millions d’habitants, soit environ 25 licences pour 100 habitants, signe d’un haut niveau de structuration de la pratique fédérale. Aux Pays‑Bas, les taux atteignent entre 15% et 25%. Le taux est estimé à 30% en Allemagne. Autrement dit, là où les sociétés européennes parviennent à transformer le potentiel démographique en pratique régulière et organisée, le Maroc demeure dans une configuration où la base de licenciés reste marginale au regard de la population totale. Ce déficit quantitatif s’accompagne d’une forte fragmentation du paysage fédéral, marqué par la coexistence de fédérations relativement structurées et de disciplines avec un noyau très restreint de pratiquants. Certaines disciplines fonctionnent de manière quasi confidentielle, d'où la question de la pertinence des modes d’allocation des ressources publiques et de la capacité réelle de ces fédérations à assurer leurs missions de développement de la pratique de masse, de formation des cadres, de détection des talents et de structuration économique des disciplines. Dans les modèles les plus performants, les fédérations jouent un rôle pivot, articulant sport de masse, haut niveau et développement économique. Lorsque la base de pratiquants est aussi réduite, la soutenabilité d'un bon modèle devient problématique. Depuis l’entrée en vigueur de la loi 30‑09, plusieurs responsables se sont succédés à la tête du département en charge du sport, sans qu’une réforme législative n’ait été menée pour aligner le cadre juridique sur les exigences de la Constitution de 2011. Cette inertie normative tranche avec un environnement en profonde mutation, marqué par la professionnalisation croissante du sport, la montée des enjeux économiques et médiatiques et les ambitions du Maroc en matière d’organisation d’événements internationaux. Alors que, dans de nombreux pays, les politiques sportives sont conçues comme des politiques publiques transversales, articulées à la santé publique, à l’éducation, à l’urbanisme, à l’économie et à l’emploi, cette approche intégrée demeure incomplètement traduite dans les textes et les dispositifs opérationnels marocains. Face à ce constat, plusieurs axes de réforme apparaissent incontournables. Un remplacement de la loi 30‑09 permettrait d’introduire des définitions des concepts plus précises, de clarifier la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales et d’intégrer explicitement les objectifs constitutionnels en matière de droit au sport et d’égalité d’accès. Elle pourrait également renforcer les dispositions relatives à l’éthique, à la gouvernance et à la transparence des fédérations et associations sportives, afin de consolider leur légitimité et leur capacité d’action. Le développement du sport scolaire, universitaire et celui pour tous, constitue un deuxième levier stratégique. L’expérience internationale montre que les systèmes sportifs les plus performants reposent sur un socle puissant de pratique en milieu éducatif, qui joue un double rôle: élargir la base de pratiquants et alimenter le vivier de talents pour le haut niveau. Au Maroc, une politique volontariste d’intégration du sport dans les cursus scolaires et universitaires, soutenue par des infrastructures de proximité pour tous, contribuerait à sortir le pays de la zone de très faible densité de licenciés où il se trouve actuellement. Pour cela, un axe important à envisager en urgence est la formation de bon niveau des enseignants. Un troisième axe concerne les incitations économiques et fiscales. L’investissement privé et associatif dans les infrastructures et les clubs pourrait être stimulé par des mécanismes ciblés: déductions, exonérations partielles, dispositifs de mécénat sportif, ainsi que par un cadre plus lisible pour les partenariats public‑privé. Une telle évolution permettrait de réduire la dépendance vis‑à‑vis des subventions publiques et de dynamiser l’économie du sport, qui génère déjà 1,6% du PIB, mais reste en deçà de son potentiel. Enfin, la rationalisation du système fédéral apparaît comme une condition de crédibilité de la réforme. Une évaluation périodique des fédérations, fondée sur des critères de gouvernance: nombre de licenciés, résultats sportifs et contribution à la pratique de masse, permettrait d’optimiser l’allocation des ressources publiques. Cette rationalisation devra s’accompagner de la révision du mode d'établissement des contrats d’objectifs entre l’État et les fédérations. Le sport marocain se trouve dans une situation paradoxale: reconnu au plus haut niveau juridique comme un droit fondamental, il reste limité par un cadre institutionnel et législatif largement conçu avant la réforme constitutionnelle de 2011 et par un niveau de pratique organisée très éloigné des standards. Dans un contexte où le sport est devenu un enjeu majeur de santé publique, de cohésion sociale et de rayonnement international, la réforme du système sportif marocain apparaît désormais comme une nécessité stratégique, qui suppose à la fois une refonte législative et une reconfiguration profonde des politiques publiques. Voilà un autre chantier pour le prochain gouvernement s'il prenait conscience de l'importance de ce secteur.

Maroc : 113 kg jetés par personne, l'impératif d'une stratégie anti-gaspillage de denrées alimentaires... 48

Le dernier avis, élaboré par le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) dans le cadre d’une auto-saisine, s’intitule « Perte et gaspillage des denrées alimentaires au Maroc : ampleur du phénomène et enjeux pour une intervention efficace ». Il analyse les causes de ce phénomène et ses répercussions à l’échelle nationale, tout en proposant des leviers pour transformer durablement les modes de production, de distribution et de consommation. L’objectif est d’aligner ces changements sur les priorités nationales en matière de durabilité, de souveraineté et de sécurité alimentaires. Ce phénomène est mondial et ses impacts ne cessent de croître. Au Maroc, son ampleur et ses effets spécifiques méritent une attention particulière et c'est en cela que l'avis est fort important et ne devrait pas rester lettre morte. Voilà une véritable thématique pour la prochaine campagne électoral si bien évidemment les partis sont en mesure de produire des idées dans ce sens.. À l’échelle mondiale, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, la chaîne de valeur alimentaire enregistrait une perte d’environ 13,2% entre récolte et vente au détail en 2022. Le gaspillage aux niveaux des ménages, restaurants et commerces représentait alors près de 19% de la production alimentaire totale. La tendance est similaire au Maroc. Selon l’indice du gaspillage alimentaire publié en 2024, les ménages marocains ont jeté environ 2,4 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit 113 kg par personne et par an, contre 91 kg en 2021. Les pertes et le gaspillage surviennent à toutes les étapes de la chaîne de valeur alimentaire. Dans les phases initiales: production, récolte, stockage et transport, certaines filières, en particulier: fruits, légumes et céréales, enregistrent des pertes de 20 à 40%. Aux étapes ultérieures, le gaspillage résulte de pratiques commerciales et de comportements inadaptés : achats excessifs, méconnaissance des méthodes de conservation, faible valorisation des invendus. D’où des coûts économiques et sociaux élevés. Ces pertes génèrent des charges importantes pour les producteurs et distributeurs, réduisent la disponibilité alimentaire et accentuent la vulnérabilité des populations à faible revenu. Elles exercent aussi une pression sur les ressources naturelles: le CESE estime à 6,1 milliards de m³ l’eau mobilisée annuellement pour produire des denrées qui ne seront jamais consommées. Les déchets alimentaires, par ailleurs, polluent et contribuent aux émissions de gaz à effet de serre, soulignant l’urgence d’une coordination accrue. À ce jour, les réponses institutionnelles, quand elles existent, restent fragmentées et peu efficaces. Malgré quelques initiatives publiques et privées, les actions demeurent dispersées, faute de cadre juridique spécifique, de vision nationale intégrée et de gouvernance efficace. Le CESE considère à juste titre que réduire ces pertes et ce gaspillage est un enjeu stratégique majeur, à placer au cœur d’une stratégie nationale pour une alimentation durable. Celle-ci renforcerait la souveraineté et la sécurité alimentaires, préserverait les ressources, rationaliserait les importations et intrants, et promouvrait un modèle plus équitable et résilient face aux crises. Dans cette optique, le Conseil préconise un plan d’action spécifique, intégrable à la stratégie nationale, avec comme recommandations principales : 1. Adopter une loi contre la perte et le gaspillage alimentaires, interdisant la destruction des invendus, facilitant leur dons aux associations, institutions sociales et banques alimentaires. 2. Clarifier les dates de consommation : « à consommer jusqu’au » (sécurité sanitaire) et « à consommer de préférence avant » (qualité). 3. Instaurer une gouvernance multisectorielle associant autorités publiques, secteur privé et société civile. 4. Créer un observatoire national pour collecter les données, produire indicateurs et proposer des mesures correctives. 5. Intégrer des objectifs de réduction du gaspillage dans les politiques publiques, notamment pour la restauration en hôpitaux, écoles, centres sociaux et prisons. 6. Développer des infrastructures de stockage et transport; entrepôts réfrigérés à Energie solaires, dans les régions agricoles. 7. Favoriser les circuits courts pour limiter les intermédiaires et pertes en transport. 8. Promouvoir le recyclage des surplus comme les réfrigérateurs solidaires et le recours aux dons alimentaires. La lutte contre la perte et le gaspillage alimentaires dépasse la simple gestion des ressources: c’est un levier pour la sécurité alimentaire, l’efficacité agricole et la préservation naturelle. Dans un contexte de raréfaction de l’eau, de pressions climatiques et de besoins croissants, la lutte est impérative pour un système alimentaire marocain durable et résilient. In fine, elle jugulera impérativement l’inflation et soutiendra efficacement l’économie nationale. Cette stratégie a toutes les chances de réussir, grâce à des facteurs culturels et cultuels. Le gaspillage (isrâf ou tabdhîr) est prohibé religieusement car signe d’ingratitude envers les bienfaits divins. Le Coran ordonne : « Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès, car Allah n’aime pas les gaspilleurs », sourate al-A‘râf. L’usage des biens est permis, mais l’excès condamné. L’ampleur de ce phénomène au Maroc en fait un enjeu politique urgent, nécessitant une action efficace et pérenne. Un véritable programme pour le prochain exécutif s'il en prenait conscience.

Christopher Ross ou la diplomatie à contre-courant 91

Il arrive que des diplomates, une fois leur mission terminée, choisissent la réserve que commande leur ancien statut. D’autres préfèrent continuer à intervenir dans des débats qu’ils ont pourtant contribué à complexifier. Christopher Ross appartient clairement à cette seconde catégorie. Dans un article récent, l’ancien émissaire pour le Sahara marocain a de nouveau pris position sur ce dossier sensible. Avec le recul du temps, son analyse n’a gagné ni en nuance ni en distance critique. À la lecture de son texte, c’est plutôt l’inverse qui se produit: même grille de lecture, mêmes postulats et, surtout, même indulgence à l’égard d’Alger. Cette persistance soulève une question fondamentale: que cherche Ross aujourd’hui en intervenant à nouveau dans un dossier dont il a été l’un des médiateurs les plus contestés? Nommé en 2009 par Ban Ki-moon, il succédait à une série d’émissaires confrontés à la même difficulté: sortir d’une impasse diplomatique héritée de la guerre froide. **Ce conflit trouve en effet ses racines dans les bouleversements géopolitiques des années 1970. Le Maroc a conforté sa souveraineté historique sur la région en 1975, provoquant le retrait de l’Espagne, tandis que le Polisario, soutenu politiquement, financièrement et militairement par l’Algérie et la Libye, revendiquait la création d’un État indépendant.** Le dossier prend une dimension internationale avec la création, en 1991, de la MINURSO qui devait superviser l'organisation d'un référendum; une idée proposé par feu Hassan II dans un discours prononcé à Nairobi lors d’un sommet de l’OUA. Très vite, les entraves créées par le Polisario, notamment sur l’identification du corps électoral, rendent ce projet quasi impossible et le processus s’enlise. **C’est alors que le Maroc propose en 2007 une initiative politique majeure: un plan d’autonomie élargie pour les provinces du Sud, sous souveraineté marocaine. Le projet est présenté au Conseil de sécurité comme une solution réaliste et pragmatique et reçoit un soutien international croissant, qualifié de «sérieux et crédible» par plusieurs résolutions. C’est un véritable tournant du réalisme diplomatique.** Depuis, le paysage diplomatique autour du Sahara a profondément évolué. De nombreux États considèrent désormais le plan d’autonomie marocain comme la base la plus crédible pour une solution politique durable. En 2020, l’administration Trump annonce officiellement la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Un tournant majeur dans l’équilibre diplomatique du dossier. Dans la foulée, plusieurs puissances occidentales réaffirment leur soutien au plan d’autonomie, tandis que des pays arabes, européens et africains ouvrent des consulats à Laâyoune ou Dakhla, reconnaissant de facto l’administration marocaine du territoire. Au sein de l'ONU, la terminologie employée par les résolutions du CS a également évolué: la notion de «solution politique réaliste, pragmatique et durable» s’est imposée comme ligne directrice du processus. Ce glissement vers une approche pragmatique traduit une réalité simple: le référendum envisagé dans les années 1990 n’est plus considéré comme une option viable. C’est précisément ce tournant diplomatique que Ross, resté prisonnier d’une vision dépassée, semble refuser d’intégrer. Dans ses prises de position récentes, il continue de défendre une lecture du conflit renvoyant à une époque révolue, en s’accrochant à des schémas diplomatiques que la réalité géopolitique a largement dépassés. *Cette posture interroge jusque sur la droiture du personnage.* Dès son mandat, le Royaume avait exprimé de sérieuses réserves quant à son impartialité et en demanda officiellement le remplacement en 2012; la confiance ayant été gravement entamée. Un médiateur, par définition, doit maintenir une distance équitable entre les parties. Lorsque cette distance disparaît, la médiation perd sa crédibilité. De fait, Ross n’a jamais vraiment dissipé le soupçon d’une proximité avec la position algérienne. Le rôle de l’Algérie dans ce conflit est central. L’un des points les plus controversés de son discours concerne précisément la place d’Alger dans ce dossier. **Depuis cinquante ans, l’Algérie affirme officiellement qu’elle n’est qu’un «pays observateur» dans ce conflit. La réalité diplomatique et stratégique est tout autre. Alger héberge, arme, finance le Polisario, et accueille à Tindouf des milliers de réfugiés dont une partie importante n’est même pas originaire du territoire concerné.** Il ne fait guère de doute que le conflit est avant tout un différend opposant l’Algérie au Maroc; analyse désormais largement partagée par les principaux acteurs internationaux. Aucune solution durable ne pourra émerger sans l’implication directe d’Alger dans les négociations. Dans ce contexte, les prises de position répétées de Ross paraissent anachronisme et fragilisent sa crédibilité. En continuant de s’aligner, dans les faits, sur l'Algérie et le Polisario, il donne l’impression de prolonger un combat politique plutôt que d’éclairer le débat. La responsabilité des anciens médiateurs internationaux est posée. *Lorsqu’un ancien représentant de l’ONU s’exprime publiquement de manière aussi tranchée, il engage indirectement l’image de l’institution qu’il a servie. Or la crédibilité de la diplomatie internationale repose précisément sur la neutralité de ses intermédiaires.* L’histoire diplomatique du Sahara est jalonnée de tentatives de médiation, de plans successifs et d’initiatives avortées. Avant Ross, d’autres envoyés avaient tenté de débloquer la situation, notamment James Baker, qui proposa au début des années 2000 un plan de transition finalement rejeté. Chaque tentative a rappelé une vérité fondamentale: sans volonté politique régionale, aucun schéma ne peut aboutir. C’est précisément pourquoi la tendance actuelle de la diplomatie internationale privilégie une solution réaliste, fondée sur l’autonomie et la coopération régionale, plutôt que sur des constructions maximalistes héritées de la guerre froide. Au fond, la question n’est pas de savoir si Ross a le droit d’exprimer une opinion. Comme tout ancien diplomate, il peut, bien sûr, participer au débat. Mais lorsqu’il persiste à défendre une vision qui ignore les évolutions majeures du contexte géopolitique, son discours prend l’allure d’un combat d’arrière‑garde. Le monde a changé, les équilibres régionaux aussi. **Le Sahara sous souveraineté marocaine, n’est plus seulement une question héritée de la décolonisation: il est désormais au cœur d’une recomposition stratégique de l’Afrique atlantique et du Nord. Face à ces transformations, la diplomatie internationale semble avoir choisi le pragmatisme.** Christopher Ross, lui, paraît avoir choisi la nostalgie d’un paradigme révolu. En affaires internationales, l’histoire montre que ceux qui s’accrochent aux paradigmes du passé finissent presque toujours par se retrouver à contre‑courant des réalités du présent.

Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale... 154

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, le paysage politique marocain se transforme subtilement, parfois de manière maladroite. Les solidarités de circonstance qui caractérisent souvent les débuts de mandat semblent s’effriter, laissant place à des positionnements plus individuels. Le « clan gouvernemental », autrefois soudé par la logique de la majorité, relève désormais davantage du souvenir que de la réalité. Chaque acteur politique affine, ou non, sa stratégie; mesure, ou non, son audience et prépare, déjà ou pas, la séquence électorale à venir. Dans ce contexte de pré‑campagne implicite, la récente polémique autour des déclarations du ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, a servi de révélateur des tensions latentes au sein de l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch. Lors d’une rencontre avec de jeunes Marocains résidant à l’étranger (MRE), le ministre, sur un ton qu’il voulait sans doute léger et direct, a suggéré que ceux qui choisissent de revenir au pays devraient le faire par conviction et par engagement, et non dans l’espoir d’en tirer des avantages particuliers. Le ton blagueur à la façon Mezzour n’a pas été perçu comme tel : rigueur lui en sera tenue. La formule, rapidement sortie de son contexte et amplifiée par les réseaux sociaux, politiques et médiatiques, a suscité une vive réaction. Certains y ont vu une remise en cause du rôle et de la contribution de la diaspora marocaine, forte de plusieurs millions de personnes à travers le monde. L’affaire a pris une dimension inattendue lorsque le ministre délégué chargé de l’Investissement, Karim Zidane, a publiquement pris ses distances avec les propos de son collègue. L’un est membre de l’Istiqlal, l’autre du RNI, faut‑il le rappeler. Lors d’un meeting politique organisé par le Rassemblement National des Indépendants, formation qui dirige actuellement le gouvernement, Zidane n’a pas caché son désaccord, se disant choqué par ce qu’il considère comme des propos inadmissibles. Il a tenu à rappeler en termes forts l’importance stratégique et symbolique de la diaspora pour le Maroc, comme si quelqu’un en doutait. Son intervention comportait également une dimension personnelle : lui‑même issu de cette communauté, il a expliqué être revenu au pays non pour bénéficier d’avantages, mais parce que son parti lui a proposé de mettre ses compétences au service de l’action publique. Il a rang de ministre, faut‑il le rappeler. Serait‑il revenu si on ne lui avait pas proposé ce poste là et ce qui l’accompagne comme avantages ? on ne le saura jamais. Dans son discours, le ministre délégué à l’Investissement a défendu l’idée que les Marocains établis à l’étranger ne doivent pas être réduits à leur rôle économique ou à leurs transferts financiers, point sur lequel tout le monde est d’accord, Mezzour compris. Selon Zidane, les jeunes issus de l’immigration qui choisissent de revenir au Maroc constituent une richesse humaine et un levier de modernisation. **Mais qui en doute ?** Zidane a conclu son intervention sur une note à la fois ferme et émotionnelle, affirmant que « les sept millions de Marocains vivant à l’étranger sont toujours les bienvenus », et qu’ils demeurent parmi les meilleurs ambassadeurs du Royaume dans leurs pays d’accueil. **Mezzour a‑t‑il nié ou remis cela en cause ?** Certainement pas, la preuve étant qu’il débattait précisément avec de jeunes MRE lors de la rencontre à l’origine de la polémique. Il essayait justement de les motiver et de les inciter à rentrer au pays. *L’épisode a toutefois mis en lumière une réalité plus large : la fragilité apparente de la cohésion gouvernementale. Voir deux ministres d’un même exécutif s’opposer publiquement sur une question aussi sensible renvoie l’image d’un attelage politique où la discipline collective s’effrite, à mesure que se profile la compétition électorale.* Cette situation pose également la question de la répartition des compétences ministérielles : **le portefeuille de l’Investissement et celui de l’Industrie et du Commerce se recoupent partiellement, ce qui nourrit parfois des chevauchements de discours et des rivalités de positionnement. Certains observateurs y voient la conséquence d’une architecture gouvernementale où les frontières des responsabilités n’ont pas toujours été tracées avec la plus grande clarté.** Cela devrait être évité dans le prochain gouvernement. Il s'agit autant d'efficacité que d'économie de deniers publics. La controverse ne se résume pas à une simple incartade ou à une erreur d’expression politique. Les défenseurs de Mezzour soulignent que ce dernier est l’un des rares ministres à s’exprimer régulièrement en public avec hardiesse, à débattre avec les jeunes et à assumer ses positions, quitte à susciter la polémique. Dans un univers politique souvent marqué par la prudence excessive et la communication verrouillée, cette franchise peut être perçue par certains comme une forme de courage politique dont manquent manifestement de nombreux membres du gouvernement. À l’inverse de Mezzour, d’autres membres de l’exécutif cultivent une discrétion presque totale, au point que nombre de citoyens peinent à identifier leurs actions, voire leurs visages. Cette différence de style nourrit un contraste frappant entre une parole mal formulée, parfois maladroite ou incomprise mais visible, et un silence institutionnel qui entretient la distance entre gouvernants et gouvernés. Au‑delà de la polémique, l’incident révèle surtout l’entrée progressive du système politique national dans une phase préélectorale. Les ministres redeviennent des figures partisanes à part entière, et chaque déclaration peut être interprétée à l’aune de la compétition à venir. Les lignes de fracture se dessinent, les sensibilités s’affirment et la solidarité gouvernementale cède peu à peu la place à la logique du positionnement. Reste une interrogation, partagée par de nombreux citoyens : combien de temps encore cette majorité pourra‑t‑elle préserver l’apparence de l’unité ? Et surtout, lorsque s’approchera le 26 septembre, moment où les électeurs trancheront et décideront du sort de cette génération politique, quelle lecture feront‑ils de ces tensions exposées au grand jour ? Car, à mesure que l’horizon électoral se rapproche, une certitude s’impose : tôt ou tard, c’est dans les urnes que tout ce « beau monde » devra rendre des comptes. Mezzour–Zidane : la petite phrase qui fissure la façade gouvernementale ne sera plus qu'un vague souvenir d'ici là. Les citoyens ont d'autres grilles de lecture.