Think Forward.

Christopher Ross ou la diplomatie à contre-courant 80

Il arrive que des diplomates, une fois leur mission terminée, choisissent la réserve que commande leur ancien statut. D’autres préfèrent continuer à intervenir dans des débats qu’ils ont pourtant contribué à complexifier. Christopher Ross appartient clairement à cette seconde catégorie. Dans un article récent, l’ancien émissaire pour le Sahara marocain a de nouveau pris position sur ce dossier sensible. Avec le recul du temps, son analyse n’a gagné ni en nuance ni en distance critique. À la lecture de son texte, c’est plutôt l’inverse qui se produit: même grille de lecture, mêmes postulats et, surtout, même indulgence à l’égard d’Alger. Cette persistance soulève une question fondamentale: que cherche Ross aujourd’hui en intervenant à nouveau dans un dossier dont il a été l’un des médiateurs les plus contestés? Nommé en 2009 par Ban Ki-moon, il succédait à une série d’émissaires confrontés à la même difficulté: sortir d’une impasse diplomatique héritée de la guerre froide. **Ce conflit trouve en effet ses racines dans les bouleversements géopolitiques des années 1970. Le Maroc a conforté sa souveraineté historique sur la région en 1975, provoquant le retrait de l’Espagne, tandis que le Polisario, soutenu politiquement, financièrement et militairement par l’Algérie et la Libye, revendiquait la création d’un État indépendant.** Le dossier prend une dimension internationale avec la création, en 1991, de la MINURSO qui devait superviser l'organisation d'un référendum; une idée proposé par feu Hassan II dans un discours prononcé à Nairobi lors d’un sommet de l’OUA. Très vite, les entraves créées par le Polisario, notamment sur l’identification du corps électoral, rendent ce projet quasi impossible et le processus s’enlise. **C’est alors que le Maroc propose en 2007 une initiative politique majeure: un plan d’autonomie élargie pour les provinces du Sud, sous souveraineté marocaine. Le projet est présenté au Conseil de sécurité comme une solution réaliste et pragmatique et reçoit un soutien international croissant, qualifié de «sérieux et crédible» par plusieurs résolutions. C’est un véritable tournant du réalisme diplomatique.** Depuis, le paysage diplomatique autour du Sahara a profondément évolué. De nombreux États considèrent désormais le plan d’autonomie marocain comme la base la plus crédible pour une solution politique durable. En 2020, l’administration Trump annonce officiellement la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Un tournant majeur dans l’équilibre diplomatique du dossier. Dans la foulée, plusieurs puissances occidentales réaffirment leur soutien au plan d’autonomie, tandis que des pays arabes, européens et africains ouvrent des consulats à Laâyoune ou Dakhla, reconnaissant de facto l’administration marocaine du territoire. Au sein de l'ONU, la terminologie employée par les résolutions du CS a également évolué: la notion de «solution politique réaliste, pragmatique et durable» s’est imposée comme ligne directrice du processus. Ce glissement vers une approche pragmatique traduit une réalité simple: le référendum envisagé dans les années 1990 n’est plus considéré comme une option viable. C’est précisément ce tournant diplomatique que Ross, resté prisonnier d’une vision dépassée, semble refuser d’intégrer. Dans ses prises de position récentes, il continue de défendre une lecture du conflit renvoyant à une époque révolue, en s’accrochant à des schémas diplomatiques que la réalité géopolitique a largement dépassés. *Cette posture interroge jusque sur la droiture du personnage.* Dès son mandat, le Royaume avait exprimé de sérieuses réserves quant à son impartialité et en demanda officiellement le remplacement en 2012; la confiance ayant été gravement entamée. Un médiateur, par définition, doit maintenir une distance équitable entre les parties. Lorsque cette distance disparaît, la médiation perd sa crédibilité. De fait, Ross n’a jamais vraiment dissipé le soupçon d’une proximité avec la position algérienne. Le rôle de l’Algérie dans ce conflit est central. L’un des points les plus controversés de son discours concerne précisément la place d’Alger dans ce dossier. **Depuis cinquante ans, l’Algérie affirme officiellement qu’elle n’est qu’un «pays observateur» dans ce conflit. La réalité diplomatique et stratégique est tout autre. Alger héberge, arme, finance le Polisario, et accueille à Tindouf des milliers de réfugiés dont une partie importante n’est même pas originaire du territoire concerné.** Il ne fait guère de doute que le conflit est avant tout un différend opposant l’Algérie au Maroc; analyse désormais largement partagée par les principaux acteurs internationaux. Aucune solution durable ne pourra émerger sans l’implication directe d’Alger dans les négociations. Dans ce contexte, les prises de position répétées de Ross paraissent anachronisme et fragilisent sa crédibilité. En continuant de s’aligner, dans les faits, sur l'Algérie et le Polisario, il donne l’impression de prolonger un combat politique plutôt que d’éclairer le débat. La responsabilité des anciens médiateurs internationaux est posée. *Lorsqu’un ancien représentant de l’ONU s’exprime publiquement de manière aussi tranchée, il engage indirectement l’image de l’institution qu’il a servie. Or la crédibilité de la diplomatie internationale repose précisément sur la neutralité de ses intermédiaires.* L’histoire diplomatique du Sahara est jalonnée de tentatives de médiation, de plans successifs et d’initiatives avortées. Avant Ross, d’autres envoyés avaient tenté de débloquer la situation, notamment James Baker, qui proposa au début des années 2000 un plan de transition finalement rejeté. Chaque tentative a rappelé une vérité fondamentale: sans volonté politique régionale, aucun schéma ne peut aboutir. C’est précisément pourquoi la tendance actuelle de la diplomatie internationale privilégie une solution réaliste, fondée sur l’autonomie et la coopération régionale, plutôt que sur des constructions maximalistes héritées de la guerre froide. Au fond, la question n’est pas de savoir si Ross a le droit d’exprimer une opinion. Comme tout ancien diplomate, il peut, bien sûr, participer au débat. Mais lorsqu’il persiste à défendre une vision qui ignore les évolutions majeures du contexte géopolitique, son discours prend l’allure d’un combat d’arrière‑garde. Le monde a changé, les équilibres régionaux aussi. **Le Sahara sous souveraineté marocaine, n’est plus seulement une question héritée de la décolonisation: il est désormais au cœur d’une recomposition stratégique de l’Afrique atlantique et du Nord. Face à ces transformations, la diplomatie internationale semble avoir choisi le pragmatisme.** Christopher Ross, lui, paraît avoir choisi la nostalgie d’un paradigme révolu. En affaires internationales, l’histoire montre que ceux qui s’accrochent aux paradigmes du passé finissent presque toujours par se retrouver à contre‑courant des réalités du présent.
Aziz Daouda Aziz Daouda

Aziz Daouda

Directeur Technique et du Développement de la Confédération Africaine d'Athlétisme. Passionné du Maroc, passionné d'Afrique. Concerné par ce qui se passe, formulant mon point de vue quand j'en ai un. Humaniste, j'essaye de l'être, humain je veux l'être. Mon histoire est intimement liée à l'athlétisme marocain et mondial. J'ai eu le privilège de participer à la gloire de mon pays .


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Paradoxical Ramadan: Piety, Irritability, Overconsumption and Slumping Productivity... 794

Every year, Ramadan settles in Morocco as a form of collective breathing space. Daily rhythms change or are inverted, habits are reorganized or fall apart, nights come alive and days slow down. A sacred month par excellence, it is first and foremost a time of fasting, contemplation, piety and solidarity. But it is also, increasingly, a national paradox: intense spiritual fervor coexists with heightened social irritability, massive food waste and a noticeable drop in productivity. Ramadan, as it is prescribed and recommended, is a time of inner discipline. Fasting is not just abstaining from food; it is self‑control, restraint, patience. Religious scholars and schoolteachers insist on the moral dimension of fasting: refraining from anger, insults and injustice. In short, putting aside all forms of deceitfulness. Yet in contemporary Moroccan reality, the holy month sometimes seems to produce the opposite effect. It becomes the month of unjustified social tension. In large cities such as Casablanca, Rabat or Marrakech, if the mornings are relatively calm, late afternoon turns into a critical moment. Traffic is saturated, impatience is palpable, and road altercations become more frequent. Emergency services and police stations traditionally observe an increase in minor conflicts and aggressive behavior at the end of the day. There is also a rise in cases handled by gastro‑enterology and other specialties… People eat too much, and poorly. Fasting, combined with lack of sleep due to long evenings after iftar and waking up for suhoor, among other things, affects physiological balance. Irritability, reduced concentration and chronic fatigue become commonplace. In a country where emotional regulation is already under strain in everyday life, Ramadan acts as an amplifier. This nervousness is by no means a religious inevitability; it is a sociological consequence of how the month is organized, in a way that has gradually drifted away from its original spirit of moderation, self‑mastery and day‑and‑night contemplation. The immediate consequence is a slump in productivity. On the economic front, the impact is tangible. Administrative working hours are reduced, offices empty out in the afternoon without valid reasons, and construction sites run in slow motion. In some sectors, the drop in activity is accepted; in others, it causes structural delays. Ramadan excuses and explains everything. People shift the burden of their disengagement onto the community without the slightest embarrassment. Morocco aspires to accelerate its growth, attract investment and improve its competitiveness. Yet for nearly one month every year, the economy runs in degraded mode. The private sector adapts, but at what cost? The drop in productivity is not only quantitative; it is also qualitative: decisions are postponed, meetings cut short, projects delayed. The public administration and its staff amplify all this. It would be caricatural to place the blame on religion. The problem is not Ramadan; it is the absence of a culture of performance that is compatible with spiritual requirements. Output and accountability ought to be part of the values of the holy month. Another major contradiction is the paradox of food waste. While fasting is supposed to remind us of the hunger of the poorest, iftar tables are overloaded. Multiple soups, an abundance of pastries, redundant dishes. Markets are booming, food spending rises sharply, and a significant part of what is bought ends up in the trash. Wallets empty out and suffer. This phenomenon reveals a cultural transformation that may be surprising: Ramadan has partly become a social and consumerist event. Large retailers post their best figures, advertising intensifies, and TV channels compete with special programming to capture a deliberately captive nocturnal audience. At the start of the month, national channels record more than 70% of total viewership, a share they are far from reaching under normal circumstances, as Moroccans are very fond of foreign channels. The month of frugality paradoxically turns into a month of overconsumption. One can then ask: is this authentic spirituality, or a social ritualization? It would be unfair to reduce Moroccan Ramadan to its excesses. Thousands of solidarity initiatives emerge. Associations, mosques and volunteers distribute meals and aid to the most vulnerable. Families come together, intergenerational ties are strengthened. The mosque regains a vibrant centrality. The issue, therefore, is not to criticize Ramadan, but to question its contemporary practice. Are we faithful to its spirit, or prisoners of cultural habits that distort its meaning? If the holy month becomes synonymous with chronic fatigue, road rage, weakened productivity and waste, then there is a gap between the spiritual principle and its social translation. It is certainly time to advocate for a Ramadan of responsibility. A calm national debate is needed: how can we reconcile spiritual requirements with collective performance? How can we preserve the sacredness of the month while maintaining the efficiency of institutions? How can we turn fasting into a lever for self‑discipline rather than a pretext for slackness? Ramadan could be a laboratory for positive transformation: learning self‑control, optimizing time, rationalizing consumption, structuring solidarity. It could become a month of moral and professional excellence. Morocco, a country of deep religious tradition and clear economic ambition, has every interest in taking up this challenge. Because beyond productivity statistics or scenes of urban irritation, the real question is this: are we turning Ramadan into a simple collective ritual, or into a genuine exercise in inner and social reform? The answer, each year, is played out in the streets, offices and homes, and above all in each person’s conscience. We have a little less than two weeks left to think about it… seriously.